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«Gramsci est moderne par l'importance qu'il accorde à la culture»

Par GAËL DE SANTIS L'HUMANITE

Avant d'être incarcéré en 1926 et de rédiger ses Cahiers de prison, le communiste italien Antonio Gramsci a écrit énormément, en tant que philosophe, journaliste ou dirigeant politique. Guido Liguori, président italien de l'International Gramsci Society, vient de publier deux recueils de textes qui couvrent la période entre 1910 et 1926.

 

LE JEUNE GRAMSCI INSISTE SUR LE THÈME DE LA VOLONTÉ. EN QUOI EST-CE SUBVERSIF CHEZ LES RÉVOLUTIONNAIRES DE SON ÉPOQUE ?

UIDO LIGUORI On doit ce thème de la volonté à la formation culturelle, théorique et philosophique d'Antonio Gramci. Celui-ci est empreint d'une culture antidéterministe et antipositiviste. Le positivisme traite des lois de l'histoire et de la société comme si elles étaient celles de la nature. L'observateur est séparé de son objet d'étude. Antonio Gramsci, lui, emprunte le thème de la raison aux philosophies subjectivistes du XIXe siècle, notamment celles des Français Henri Bergson et Georges Sorel, au pragmatisme américain et au libéralisme italien. Dans cette approche, l'observateur est inséré dans le monde social qu'il étudie. Antonio Gramsci s'oppose donc au marxisme de la Deuxième Internationale qui privilégie une lecture ­ que l'on trouve dans certains écrits de Marx ­ qui interprète l'histoire comme répondant aux lois objectives de l'économie avec le passage d'un stade à un autre : de l'Antiquité au féodalisme, puis au capitalisme et au socialisme. La culture de Gramsci, comme de Lénine, accorde une fonction déterminante au sujet révolutionnaire. Alors que chez le social-démocrate allemand Karl Kautsky, la stratégie révolutionnaire consiste à renforcer le parti, à organiser le monde prolétarien tout en ne passant de compromis avec personne, puisque les lois de l'histoire amènent naturellement à une nouvelle société.

CE SONT DONC LES HOMMES QUI FONT L'HISTOIRE, COMME DIRAIT MARX. SELON LE JEUNE GRAMSCI, COMMENT LA FONT-ILS ?

GUIDO LIGUORI Non pas de manière individualiste, mais en s'associant, par ce que Gramsci appelle une « volonté collective populaire » dans ses Cahiers de prison. C'est ainsi que Gramsci déclare en 1917 que les bolcheviques ont fait la révolution « contre le Capital de Karl Marx », en démontrant la fausseté des lectures déterministes qui faisaient du Capital une théorie de l'évolution historique.

«L'ÉTAT ÉLARGI FAIT RÉFÉRENCE AU FAIT QUE POUR GRAMSCI, ON N'A PAS DE DISTINCTION RÉELLE ENTRE ÉTAT ET SOCIÉTÉ CIVILE.» Y A-T-IL UNE RUPTURE PAR LA SUITE ?

GUIDO LIGUORI Chez le Gramsci mature, la lecture est plus prudente et tient compte de la situation objective. Le sujet agit dans un champ de forces. Il est possible d'arriver à une situation plus avancée, à une société socialiste, selon que le sujet est capable ou non de faire de la politique, des choix en fonction de sa propre force et de sa propre volonté de changement. La rupture chez Gramsci advient du fait de la révolution russe, après laquelle il commence à étudier Lénine et, pour la première fois, Karl Marx. Dans les années qui suivent la révolution, il se montre très léniniste. En 1922 et 1923, il est à Moscou, où il en vient à connaître personnellement le Lénine qui comprend qu'après l'échec de la révolution spartakiste de 1918-1919 en Allemagne, il ne sera pas possible de répéter la révolution russe en Occident. De ce point de départ s'ouvre la réflexion gramscienne, qui se poursuivra dans les Cahiers.

QUEL EST LE FIL CONDUCTEUR DE CETTE RÉFLEXION ?

GUIDO LIGUORI La société européenne est différente de la société russe. Le type de révolution ne sera donc pas le même.

La guerre de mouvement n'est plus possible, il faut passer à la guerre de position. La révolution au XIXe siècle est une guerre de mouvement, faite d'assauts frontaux, de luttes à champ ouvert. C'est la révolution des barricades comme celle de 1848. Pour Gramsci, après 1870, la société devient une société de masse. L'État assume un nouveau rôle. Se développent les appareils hégémoniques. C'est pour cette raison que, malgré une grave crise économique en 1920, la révolution n'éclate pas, à rebours des prédictions des théories déterministes. Les appareils hégémoniques empêchent, comme on le dirait aujourd'hui, aux masses subalternes de penser qu'un autre monde est possible. La révolution qui devient guerre de position passe donc par un travail de longue haleine de préparation idéologique, culturelle, par lequel les masses subalternes neutralisent les appareils qui permettent à l'État bourgeois de former un consensus. C'est uniquement lorsqu'une large part des classes subalternes aura une vision du monde différente de la bourgeoisie qu'il y aura la possibilité d'une révolution. La révolution est la conquête graduelle des blockhaus de la formation du sens commun et de l'idéologie. C'est la raison pour laquelle est central le rôle du parti.

GRAMSCI EST RÉCUPÉRÉ PAR TOUT LE MONDE. POURTANT, IL SE RÉCLAMAIT DU COMMUNISME. QUELLE EN ÉTAIT SA DÉFINITION ?

GUIDO LIGUORI Comme Marx, il refusait de préfi-gurer ce que serait le communisme. L'histoire le dira, mais Gramsci voyait le passage du capitalisme au communisme comme une société régulée où s'affaiblissaient les éléments de coercition et où croissait en parallèle la capacité d'autogouvernement des masses populaires.

ANTONIO GRAMSCI FUT, COMME VOUS LE DITES, « UN OBSERVATEUR INSÉRÉ DANS LE MONDE SOCIAL ». IL FUT LE SECRÉTAIRE DU PARTI COMMUNISTE D'ITALIE (PCD'I). QUEL FUT SON APPORT EN TANT QUE DIRIGEANT ?

GUIDO LIGUORI Il devient secrétaire du PCd'I en 1924, par la volonté de l'Internationale, après la direction désastreuse de son prédécesseur, Amadeo Bordiga, concevait le Parti comme une caserne. Au contraire, pour Gramsci, le parti doit être partie des classes subalternes, en accompagner le développement en ne perdant jamais le contact avec elles. Le militant n'est pas un petit soldat, mais doit être à la fois dirigeant et intellectuel. Le parti est un intellectuel collectif.

LA POLITIQUE MENÉE PAR LE SECRÉTAIRE PALMIRO TOGLIATTI, QUI FONDE AU SORTIR DU FASCISME UN PARTI DE MASSE INSCRIT DANS LE JEU DÉMOCRATIQUE, LE PLUS GRAND PARTI COMMUNISTE D'OCCIDENT, S'INSPIRE-T-ELLE DE GRAMSCI ?

GUIDO LIGUORI On trouve chez Gramsci un terme important : la traduction. Une politique ne peut être copiée en un autre temps et un autre lieu, mais doit être traduite. Tout l'objet de l'oeuvre de Gramsci est de traduire la révolution bolchevique en Occident, dans un autre langage, dans un autre contexte. Je dirais que Togliatti a su traduire certaines des idées de Gramsci dans l'après-guerre, dans une situation que ce dernier ne connaissait pas, celle de la chute du fascisme, d'un monde divisé en sphères d'influence. Les indications de Gramsci ont été reprises et traduites par Togliatti pour construire le « parti nouveau » (un parti de masse enraciné dans la culture nationale ­ NDLR), pour réaliser une politique compatible avec les rapports de forces de l'époque.

VOUS REVENEZ DU BRÉSIL, OÙ VIENT D'ÊTRE TRADUIT LE DICTIONNAIRE GRAMSCIEN, QUE VOUS AVEZ DIRIGÉ. COMMENT EXPLIQUER LE SUCCÈS DU PENSEUR SARDE OUTRE-ATLANTIQUE ?

GUIDO LIGUORI En Amérique du Nord, Gramsci est une référence pour les Cultural Studies. Elles ne retiennent de lui que certaines catégories, les appliquant aux phénomènes culturels, autrement dit, en le dépolitisant. En revanche, en Amérique latine, c'est le Gramsci de la lutte politique qui intéresse. Ses catégories principales permettent de lire l'histoire latino-américaine. Les notions de « révolution passive » et d'« État élargi » sont utilisées à l'université et même dans le débat politique. On parle de révolution passive quand on observe un changement certes progressiste en ce qu'il prend en compte certaines demandes des masses populaires, mais un changement par le haut parce que les classes dominantes refusent toute action active des masses populaires. C'est une révolution parce que les choses changent réellement, mais les masses populaires doivent rester passives. L'État élargi fait référence au fait que, pour Gramsci, on n'a pas de distinction réelle entre État et société civile, qui forment un tout intégré, où les appareils hégémoniques de formation du consensus sont indifféremment privés comme publics. Par exemple, les mass media peuvent être privés comme publics. Ce qui importe est : quel sujet social servent-ils ? À la bourgeoisie ou aux classes subalternes et à leur parti en les accompagnant dans la formation d'une contre-hégémonie ? Pour Gramsci, la distinction entre État et société est typiquement libérale.

«DANS SES ÉCRITS SUR LA QUESTION MÉRIDIONALE ITALIENNE, GRAMSCI RELEVAIT QUE CERTAINES PROBLÉMATIQUES ÉTAIENT TERRITORIALISÉES.» POURQUOI LA GAUCHE UTILISE-T-ELLE CES CATÉGORIES ?

GUIDO LIGUORI Antonio Gramsci a anticipé les traits de la société contemporaine, fondée bien plus que par le passé sur la production du monde culturel, sur la production de l'hégémonie comme action des médias de masse. Il est moderne parce que sa conception de la réalité, en attribuant une grande importance à la culture, est bien plus proche de la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui que de celle d'il y a cinquante ans. Au fur et à mesure que les sociétés évoluent, elles trouvent sur leur route Antonio Gramsci. La communauté néolibérale de Santa Fe disait que Gramsci était le plus dangereux des marxistes pour avoir compris que, dans la société moderne, le rôle des idées, de la culture, du sens commun est plus important que par le passé. Nicolas Sarkozy aussi s'approprie Gramsci, expliquant (à la veille de son élection en 2007 ­ NDLR) qu'il avait retenu la leçon : convaincre les gens avec la force des idées diffuses, du sens commun des médias de masse. Gramsci a été repéré pour la première fois par la droite dans les années 1970, par un Français, Alain de Benoist, qui indiquait que la droite devait s'affirmer par la force des idées, de la conviction, de la culture diffuse et non par des actions violentes.

UN DES THÈMES MAJEURS DE GRAMSCI A ÉTÉ LA QUESTION MÉRIDIONALE. PEUT-ON FAIRE UN PARALLÈLE AVEC UNE EUROPE À DEUX VITESSES, DIVISÉE ENTRE NORD ET SUD ?

GUIDO LIGUORI Edward Saïd (1) a perçu en Gramsci non seulement une conception de l'histoire, mais aussi de la géographie. Il y a chez lui une étude territoriale de la politique. Saïd parlait du nord et du sud du monde. En Europe aussi, on peut parler de Nord et de Sud. Dans ses écrits sur la question méridionale italienne, Gramsci relevait que certaines problématiques étaient territorialisées. Il y a concentration de richesses, de privilèges et de forces sociales dans des zones territoriales bien définies. Les pays du Nord sont plus riches ; ceux du Sud ont les problèmes économiques et sociaux les plus importants. Gramsci pouvait dire que le Risorgimento, l'Unité italienne, s'est fait en faveur du nord du pays. L'unité européenne s'est faite, elle, en faveur des populations et de la bourgeoisie financière du Nord. Même les classes laborieuses allemandes perçoivent des avantages à ce que l'Union européenne privilégie les pays du Nord et l'Allemagne.

LA GUERRE DE POSITION PEUTELLE AUJOURD'HUI SE MENER AU NIVEAU EUROPÉEN ?

GUIDO LIGUORI Dans les Ca-hiers de prison, Gramsci estime que la lutte part comme lutte nationale, mais a un horizon international et internationaliste. L'Europe est, pour lui, une dimension où les forces productives peuvent se développer. C'est d'actualité à l'heure où nous vivons dans un monde multipolaire. Pour Gramsci, qui semble préfigurer une fédération européenne, quand l'unité du continent sera réalisée, le nationalisme apparaîtra aussi archaïque que le provincialisme l'est pour nous aujourd'hui. Les forces de gauche italiennes négligent la leçon gramscienne. Chez les communistes, la réflexion est grande sur l'Europe. On trouve d'un côté ceux qui refusent l'Europe, envisagent un repli national pour se défendre d'une Europe qui est aujourd'hui une Europe libérale. Les autres pensent que l'Europe est précisément le champ de bataille où défaire les forces libérales.

(1) Théoricien littéraire et critique palestino-américain, professeur à l'université de Columbia, décédé en 2003.

UN SPÉCIALISTE DE GRAMSCI

Guido Liguori vient de publier deux ouvrages non traduits qui recueillent les textes du penseur sarde. Le premier porte sur les écrits sur les révolutions russes, Comme il plaît à la volonté. Le second, Masses et parti, rassemble des articles et lettres entre 1910 et 1926. Guido Liguori est également l'auteur de Qui a tué le Parti communiste italien ? (éditions Delga, 2012), qui dévoile les abandons théoriques et politiques qui ont conduit à la dissolution du plus grand parti communiste d'Occident.

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