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Du commun au communisme

Par Jean Quétier*

Panier

En donnant pour titre « Le temps du commun » à son document de congrès adopté en juin dernier à Aubervilliers, le Parti communiste français a choisi d’envoyer un signal fort aussi bien à la grande masse du peuple qu’aux tenants de l’ordre établi : le temps de l’exploitation capitaliste, de l’accaparement des riches­ses par quelques-uns est appelé à prendre fin. Le règne des 1 % doit laisser la place à celui des 99 %. Mais jusque-là, pourrait-on dire, rien de très nouveau sous le soleil : on trouverait sans peine des idées analogues dans de nombreuses productions communistes de ces dernières décennies. D’ailleurs, n’est-ce pas le fait que le capitalisme soit toujours là, s’adapte, résiste, qui nous contraint parfois à répéter patiemment des idées – comme celle de solidarité ou de fraternité – qui devraient faire figure d’évidences mais que les représentants de l’ordre néolibéral s’emploient à discréditer ? Et pourtant, il semble y avoir quelque chose d’innovant et presque d’inédit à parler de « commun » en ce début de XXIe siècle.

Un nouveau départ ?

Si le commun est dans l’air du temps depuis quelques années, cela s’explique par une double crise. La première est liée à l’effondrement des régimes soviétiques à la fin du siècle dernier, qui a sérieusement ébranlé le modèle d’émancipation proposé par le marxisme. Le terme même de communisme peine depuis lors à être dissocié des expériences répressives et bureaucratiques qui se sont réclamées de lui. Comme le chantait Jean Ferrat, beaucoup tentent de réinventer l’avenir, « sans idole ou modèle, pas à pas, humblement ». Le « commun » est un des noms qui émergent de ces coups de sonde. La seconde crise arrive un peu plus tard : c’est celle du modèle néolibéral qui ne fait plus recette. Contrairement aux affirmations de quelques idéologues, nous n’avons pas vécu la fin de l’histoire. Le lot de souffrances et d’aliénations que charrie le capitalisme constitue une menace sans précédent pour notre humanité, une menace redoublée par l’ombre de la catastrophe écologique qui assombrit chaque jour un peu plus notre ciel.

C’est donc dans ce contexte que l’idée du « commun » a commencé à faire son chemin chez un certain nombre d’intellectuels. D’abord au pluriel, notamment sous la plume de la prix Nobel d’économie Elinor Ostrom, plaidant dès les années 1990 pour une « gouvernance des communs », c’est-à-dire une pratique collective organisée qui soit à même d’empêcher l’épuisement des ressources naturelles. Puis au singulier, chez des théoriciens comme Michael Hardt et Antonio Negri (Commonwealth, 2009) ou plus récemment en France Pierre Dardot et Christian Laval (Commun, 2014), qui pensent le commun comme un principe politique susceptible de s’étendre à toutes les sphères de la société.

Des expériences concrètes

La revendication du commun s’exprime également dans des expériences pratiques en pleine expansion : celles de l’économie collaborative et de l’économie sociale et solidaire. Les domaines concernés sont pluriels. L’explosion du numérique à l’échelle mondiale a ouvert des perspectives multiples au développement des communs de la connaissance. En France, le réseau des associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (AMAP), dont la première fut lancée en 2001, compterait aujourd’hui près de 270 000 consommateurs. Selon le rapport de Cooperatives Europe, le nombre d’entreprises coopératives en Europe a augmenté de 12 % entre 2009 et 2015… S’il ne s’agit pas encore d’un phénomène majoritaire, l’audience de ces mouvements est bien réelle, même s’il reste souvent difficile de percevoir leur unité.

En tant que communistes, nous sommes aujourd’hui confrontés à la question suivante : comment fédérer ces aspirations et ces initiatives qui n’ont pas toujours été pensées comme des étapes ou des points d’appui dans la construction d’une société nouvelle ? Dans certains cas, elles semblent même avoir représenté une alternative aux formes traditionnelles de l’engagement communiste. Il n’y a aucune fatalité à cela : le commun a tant à voir avec le communisme qu’il en constitue l’étymologie. À ce titre, l’émergence du thème du commun peut sans doute nous aider à penser un communisme de nouvelle génération, à condition que nous soyons capables de proposer un débouché politique d’ensemble à celles et ceux qui se retrouvent dans l’idée de commun.

Le public et le commun

Si ce débouché politique d’ensemble ne va pas de soi, c’est notamment parce que, pour des théoriciens comme Pierre Dardot et Christian Laval, le commun est au-delà de l’alternative classique entre public et privé. Il prend la forme d’une critique adressée tout autant au marché qu’à l’État. Inutile de s’attarder ici sur le marché dont on connaît bien les tares ; c’est aux dysfonctionnements de l’État qu’il convient de s’intéresser, dans la mesure où ils montrent l’insuffisance d’une stratégie qui ferait des seules nationalisations le dernier mot d’une politique progressiste. Mettre le principe du commun au cœur de notre conception des services publics permet de garder toujours en tête la question de leur fonctionnement démocratique et de l’implication des usagers dans leur gestion, autant d’enjeux que les communistes mettent régulièrement en avant. Le public doit donc s’imprégner du commun.

Mais faut-il en conclure, à l’inverse, que seule compte l’organisation d’une activité commune délibérative, quelle que soit la forme – publique ou privée – de la propriété des moyens de production ? Sur ce point, les communistes ont sans nul doute des propositions à apporter dans le débat. Ils affirment qu’il ne faut pas opposer le public et le commun mais les penser comme allant de pair. Car il est décisif qu’un certain nombre de secteurs clés de l’économie échappent à la loi du marché et aux conséquences délétères de la concurrence.

Affirmer la nécessité d’un cadre national et d’une gestion publique de certains secteurs stratégiques revient également à poser la question de l’échelle à laquelle le commun peut être mis en œuvre. Nombre de mouvements qui se revendiquent du commun mettent en avant la dimension locale de leur production ou de leur gestion. Mais ce modèle est-il généralisable à l’ensemble de l’économie ? La juxtaposition des initiatives collaboratives suffit-elle à garantir la satisfaction des besoins à l’échelle de la nation tout entière ? Si l’on pense par exemple à la production d’électricité, il est tout sauf évident que ce soit le cas.

La Revue du projet ouvre le débat

On le voit bien, le temps du commun est aussi le temps du débat et de la réflexion sur le projet communiste. Les théories du commun et les initiatives qui s’en réclament doivent être analysées par les communistes de façon à en dégager les apports et les limites. C’est pour cette raison que La Revue du projet a décidé de consacrer son séminaire annuel de travail à la question du commun, comme elle l’avait fait pour la question de la gauche l’an dernier (cf. n° 50, septembre 2015). Les contributions des différents membres de l’équipe de rédaction ont permis de constituer ce dossier qui entend ouvrir le débat et poser quelques jalons. On y découvrira un panorama des différentes théories du commun mais aussi des champs d’application dans lesquels ce principe peut être mis en œuvre. Nous espérons que de nombreux militants pourront se l’approprier et commencer à tracer la voie qui va du commun au communisme. n

*Jean Quétier est rédacteur en chef de La Revue du projet. Il a coordonné ce dossier.

La Revue du projet, n° 60, octobre 2016

Extrait de l’interview de Pierre Laurent

dans le magazine Reporterre

Reporterre : Le « commun » plutôt que l’appropriation collective des moyens de production ?

Pierre Laurent : ll y a un moment déjà que nous repensons la notion d’appropriation collective. [...] Aujourd’hui, des choses essentielles bouleversent notre approche. D’abord, la dimension mondiale de ces enjeux, qui ne peut pas réduire la question de la souveraineté des choix économiques au seul horizon des États nationaux. Ensuite, les bouleversements dans la numérisation de l’information, de la production et donc, de l’appropriation possible des savoirs par le plus grand nombre, nous oblige à penser avec beaucoup plus d’ambition la question du partage ; celui des savoirs, celui des productions. Et puis, la démocratie d’aujourd’hui — et celle qu’il faut inventer pour le XXIe siècle — doit savoir accorder une place beaucoup plus grande aux individus dans les dimensions collectives de mise en commun. Tout cela nous pousse à être aujourd’hui favorables à des modèles d’appropriation sociale plus diversifiés que la seule propriété publique étatique.

Donc, nous accordons une place nouvelle aux questions de l’économie coopérative, de l’économie sociale et solidaire, et aux droits d’intervention des salariés, et plus globalement des producteurs, sur l’objet de leur production.

Reporterre, 10 septembre 2016