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Mayotte. La 101e roue du carrosse

Outre-mer. Voilà dix jours maintenant que l’on entend reparler de ce petit bout de territoire français qu’est l’île aux Parfums, dans l’archipel des Comores. Pourtant, malgré les 8.000 kilomètres…

Une île lointaine, une administration post-coloniale, une grève générale, du grabuge. Et puis subitement, la violence, le drame et l’envoi de la troupe. Alors que Mayotte se retrouve sous des projecteurs pas toujours braqués dans la bonne direction, entretien avec Nicolas Roinsard, sociologue au Cresppa(*) et spécialiste des inégalités en outre-mer.

La Marseillaise. Qu’est-ce qui vaut à Mayotte l’actualité qui nous remonte jusqu’en métropole ?

Nicolas Roinsard. Au départ, il s’agit d’un mouvement social, porté par les syndicats, ayant évolué en deux semaines vers une grève générale sur le mot d’ordre d’« égalité réelle », une notion évoquée dans l’Hexagone mais très significative dans cette île de l’océan Indien. Puis, le mouvement s’est fait déborder par une jeunesse incontrôlable, dans un contexte de hausse généralisée de la violence et de la délinquance mahoraise. En marge du conflit, un homme, métropolitain, s’est fait agresser par trois « jeunes » en allant chercher son fils à son club de judo et en est mort. Ce qui a suscité un fort émoi dans la société locale au point qu’une « marche blanche » a été organisée samedi dernier à Kaweni, où a eu lieu le drame.

La Marseillaise. Que recouvre cette revendication d’« égalité réelle » ?

Nicolas Roinsard. Mayotte, qui est devenu le 101e département français en 2011, souffre d’inégalités criantes vis-à-vis de la métropole ou des autres territoires d’outre-mer. Et ce, dans tous les domaines. Pour vous donner quelques exemples, le code du travail n’y représente que 25 % de la législation observée dans l’Hexagone et l’on y travaille toujours à 39h par semaine ; les prestations sociales -du RSA aux retraites- sont minorées de 50 à 75% et on relève 18 médecins pour 100 000 habitants, là où sur le continent ce même ratio est de 201. Par ailleurs, le chômage atteint 19% sur l’île contre 10,5% en métropole et l’illettrisme concerne quasiment 50% de la population, alors qu’il touche seulement 3,7% des métropolitains. Les Mahorais demandent donc un alignement du droit local sur le droit national.

La Marseillaise. C’est une situation peu connue, comment expliquer de si grands écarts ?

Nicolas Roinsard. Cela fait partie du rapport ambigu qu’entretient Paris avec ce territoire. L’idée a toujours été de garder une présence géopolitique et des droits maritimes dans la zone mais de différer dans le temps l’alignement de la société sur le droit commun. Nicolas Sarkozy tablait sur 25 ans, François Hollande l’a ramené à 15 ans. Un état de fait qu’avait très bien résumé en son temps Aimé Césaire au sujet des quatre autres Dom : « des départements à part et non à part entière ». Ce qui transparaît d’ailleurs dans les différentes appellations officielles de Mayotte qui se sont succédé au fil des décennies. Quand le processus de départementalisation de Mayotte a commencé, il y a 5 ans, le gouvernement a avancé ne pas vouloir déstabiliser l’économie locale, avec en filigrane, le spectre d’une démobilisation au travail car le chômage et la sous- qualification étaient importants. Mais d’une manière générale, cela participe d’une logique d’économie des dépenses de l’État, sur fond de paternalisme post-colonial qui est encore très présent à Mayotte.

La Marseillaise. Un accord a finalement été signé le 15 avril entre l’intersyndicale et la ministre des outre-mer, George Pau-Langevin. Est-ce qu’il suffira à calmer la crise ?

Nicolas Roinsard. Non, pas du tout. Les Mahorais, français de choix et qui attendaient énormément de la départementalisation, se sont toujours sentis comme des « sous-citoyens », face aux tergiversations gouvernementales. Aujourd’hui ce sentiment semble être à son paroxysme. Or, cet accord prévoit que le code du travail s’applique en 2018 et programme une revalorisation des salaires des fonctionnaires. Le reste est renvoyé à des négociations ultérieures. C’est un premier pas mais on est loin de « l’égalité réelle ». Surtout, les négociations n’ont porté que sur les questions d’ordre syndical. Rien n’a émergé concernant la situation de la jeunesse. D’ailleurs la grève, ne s’est pas éteinte, elle est suspendue.

La Marseillaise. Justement, les violences qui ont éclaté durant la contestation ne traduisent-elles pas une crise plus profonde liée à cette jeunesse ?

Nicolas Roinsard. Effectivement. Ce à quoi on assiste n’est pas un « simple » mouvement qui dégénère en fin de manifestation mais un véritablement phénomène de violence qui ressort à l’occasion de cette contestation. Et lorsque l’on regarde les chiffres de la délinquance, les jeunes en sont effectivement pour les trois- quarts les auteurs. Ce qui pose problème car Mayotte repose sur une société portée par sa jeunesse. Et là encore, le rôle de l’État est prédominant. Il y a un paradoxe particulièrement éclairant pour comprendre la situation : la jeunesse est sur-représentée dans la société -avec 50% de moins de 17 ans- alors qu’elle est sous-représentée dans les politiques publiques, tout simplement inexistantes. La seule chose qui lui est dédiée, c’est l’école, or pour beaucoup elle s’arrête à 16 ans, reste peu investie et est totalement débordée. A côté, il n’y a aucune politique de la jeunesse et là aussi, si l’on compare avec la métropole, on note une mission locale disposant en moyenne d’un conseiller pour 600 jeunes, là où en métropole, il y en a un pour 130. Idem pour les MJC,etc. Résultat, un habitant sur trois de plus de 15 ans n’a jamais été scolarisé et c’est encore le cas d’un moins de trente ans sur cinq ! Quant au chômage, dans cette classe d’âge, il atteint 60%. Comme partout le terreau de la violence urbaine c’est cette violence sociale.

La Marseillaise. Dès lors, pour vous, par quoi passe une réelle pacification de l’île ?

Nicolas Roinsard. Pour un sociologue, c’est une hérésie de voir un État abandonner sa jeunesse à pareilles inégalités. Je pense qu’une solution digne de ce nom devra passer par l’éducatif. C’est à mon sens un investissement indispensable. Il est en train de se reproduire à Mayotte ce qui s’est passé ailleurs en outre-mer : d’un côté une ruralité en déclin qui vient grossir un chômage urbain de masse ; de l’autre une transformation de l’économie vers l’emploi public trusté par les métropolitains. Un pur système de reproduction des inégalités qu’au contraire l’éducation peut enrayer : former la jeunesse locale pour lui permettre d’intégrer l’activité rémunératrice de son île.

Propos recueillis par Frédéric Dutilleul (La Marseillaise, le 23 avril 2016)

(*) Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (unité mixte de recherche 7217 du CNRS, université Paris 8 Vincennes Saint-Denis et université Paris Ouest-Nanterre).

Une rebelle française à 95% musulmane

La crise mahoraise ne peut se comprendre sans un minimum de recul historique.

Mayotte est colonisée par la France au début du XXe siècle puis devient en 1946 un territoire d’outre-mer en compagnie des trois autres îles de l’archipel des Comores. Alors que la dynamique des indépendances ébranle à son tour ce quatuor régional dans les années 60, Mayotte, en conflit avec ses trois « sœurs » s’oriente au contraire vers un séparatisme et se tourne vers la France. Ainsi, lors du référendum du 2 décembre 1974, Mayotte fait le choix de rester française à 63,8% tandis que Grande Comore, Anjouan et Mohéli goûtent le sel de la liberté.

S’en suivra des décennies de conflit géopolitique entre la nouvelle république régionale et l’Onu d’un côté -condamnant la sécession mahoraise au nom du principe fondateur de la « charte de décolonisation » d’intangibilité des frontières- et Paris et Mayotte de l’autre, revendiquant l’autodétermination des peuples.

Imbroglio

La population réitérant à maintes consultations son « oui à la France », l’« Hippocampe » finit par devenir département d’outre-mer le 31 mars 2011. Mais ni l’union des Comores, ni les Nations-unies ne reconnaissent encore aujourd’hui la souveraineté française sur l’île.

Un imbroglio d’autant plus complexe que si la défiance à l’égard des Comores reste donc un pilier fondateur de la construction politique de la société locale, les échanges culturels et migratoires se moquent eux, des frontières. La religion majoritaire, l’islam, est également un facteur de cohérence régionale indiscutable, même si Mayotte s’illustre par une conjugaison particulièrement vertueuse du Coran au regard des impératifs républicains tandis que les Comores pratiquent un islam clairement politique.

Frédéric Dutilleul (La Marseillaise, le 23 avril 2016)

La fabrique du danger

La nécessité de se pencher sur la jeunesse mahoraise est d’autant plus urgente que l’intégrisme religieux n’est pas loin rapporte Brigitte Bonin, éducatrice spécialisée qui a longtemps travaillé dans l’archipel et effectue encore aujourd’hui de nombreux allers-retours entre la Provence et l’île aux Parfums. Intervenant dorénavant auprès d’associations, elle s’alarme elle aussi d’une détérioration galopante des conditions de vie à Mayotte. Mais elle pointent également le « choc culturel » délétère qui résulte ces dernières années d’une politique d’assimilation sans nuance. « On a tellement voulu asseoir la République de force sur cette société que l’on a déstructuré son organisation, neutralisé l’autorité parentale et cassé la figure du cadi », sorte de chef-juge musulman inhérent à la société mahoraise,rapporte-t-elle. Résultat, la déshérence culturelle vient doubler la déshérence économique. Un cocktail explosif au regard « du discours fanatique » de l’ex-Président de l’union des Comores, Ahmed Abdallah Mohamed Sambi qui selon elle est en train de pénétrer cette jeunesse en lieu et place de des valeurs démocratiques.

Et d’appeler, dans ce contexte particulier, à ré-associer les religieux à la dynamique sociale afin qu’ils puissent rouvrir un dialogue entre les jeunes et la République.

Frédéric Dutilleul (La Marseillaise, le 23 avril 2016)

Les derniers faits

30 mars. Mayotte est paralysée par la reprise d’une grève générale intersyndicale réclamant l’« égalité réelle ». La préfecture condamne les barrages routiers et menace.

12 avril. De premières violences urbaines secouent Mamoudzou, le chef-lieu de l’île. Le lendemain le ministère de l’Intérieur envoie des renforts policiers.

15 avril. Les représentants de l’intersyndicale, reçus à Paris, signent un accord avec le ministre des outre-mer. La grève est « suspendue ».

16 avril. Mayotte se réveille avec la gueule de bois : un « mzoungou » (un métropolitain) a été tué à coups de couteau la veille au soir par trois jeunes dans une agression crapuleuse.

19 avril. Dans le cadre d’une journée « île morte », plusieurs milliers de personnes manifestent dans les rues de Mamoudzou pour dénoncer la violence.

La Marseillaise, le 23 avril 2016

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