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Pierre Boutan. « Les réformes datent du début de l'écriture »

Ce spécialiste des sciences du langage minimise les conséquences des modifications de l'orthographe dans les manuels scolaires. Il craint plus l'emploi non francisé des mots anglais. « Le français a une orthographe extrêmement complexe que personne ne maîtrise. »

Pierre Boutan est président de l'association des Amis de la mémoire pédagogique. Il est également membre associé de plusieurs équipes de recherche sur les questions de langue, notamment à l'université Paul-Valéry de Montpellier et à Paris VII.

La Marseillaise. Pourquoi toute réforme de l'orthographe crée-t-elle un tel débat ?

Pierre Boutan. Ce n'est pas sans rapport avec des arrière-pensées idéologiques et politiques qui consistent à dire que dans le domaine de l'éducation comme ailleurs, tout va de plus en plus mal. La moindre des initiatives est prise pour cible comme démontrant que le monde est en situation de désespoir. En l'occurrence, sur une échelle de 60 ans, y-a-t-il une dégradation des conditions de connaissance des petits Français ? Ma réponse est non. Il y a 60 ans, il y avait 12% d'une classe d'âge qui accédait au baccalauréat. Aujourd'hui nous en sommes à plus de 65%. On me racontera tout ce qu'on voudra, mais c'est intenable de dire qu'il y a une dégradation globale.

La Marseillaise. Que pensez-vous de la réforme actuelle ?

Pierre Boutan. Il n'y a pas de réforme. La Ministre a décidé de demander aux éditeurs de manuels scolaires d'appliquer une simplification qui date de 1990. Notre orthographe n'a malheureusement pas été l'objet de grandes réformes comme l'ont été l'espagnol, l'allemand et le russe au XVIIIe siècle, c'est-à-dire avant la généralisation de l'école. Le résultat est qu'on a sur les bras une orthographe extrêmement complexe que personne ne maîtrise. La preuve c'est qu'on fait des concours de dictée pour mettre en valeur ceux qui résistent à un certain nombre de difficultés de notre système orthographique. Cela n'existe dans aucune autre langue. Et cela se répercute dans les difficultés d'apprentissage.

La Marseillaise. On ne peut nier en effet que même des étudiants qui ont fait de longues études rendent des copies truffées de fautes d'orthographe...

Pierre Boutan. L'idée que dans les temps anciens, en général la jeunesse de ceux qui parlent, tout le monde maîtrisait l'orthographe est fausse. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu dans les vingt dernières années, une dégradation de la maîtrise de l'orthographe. Pour deux raisons. Pendant la période Sarkozy on a détruit la formation des maîtres et on a reculé sur la nécessité impérieuse que les maîtres du primaire aient les connaissances suffisantes pour changer leurs habitudes dans l'apprentissage de l'orthographe. Il faudrait qu'ils aient en plus de la formation initiale une formation continue. Il faudrait aussi qu'on sorte de l'idée selon laquelle un maître peut tout enseigner.

La Marseillaise. Cependant est-ce que, au lieu d'améliorer le système éducatif, on n'est pas en train de simplifier l'orthographe ?

Pierre Boutan. C'est qu'un des éléments d'amélioration du système est de réduire les difficultés de l'orthographe. Alors sur environ 100.000 mots les spécialistes ont accepté aux examens une graphie plus simple que la graphie actuellement reconnue pour 2.400 mots (ce qui est très peu).

La Marseillaise. Ceux qui emploieront l'ancienne graphie ne feront donc pas de faute ?

Pierre Boutan. Non sur toute une série de mots par exemple, il n'y aura plus besoin de trait d'union, mais l'ancienne graphie sera acceptée. Mais je note qu'il y a déjà d'innombrables mots qui ont perdu leur trait d'union.

La Marseillaise. Pour vous cette simplification n'a pas grande importance ?

Pierre Boutan. Elle cherche à réduire cet inconvénient majeur pour celui qui apprend le français, qu'est l'apprentissage de l'orthographe. Par exemple, on se passe d'accent circonflexe là où il ne permet pas de distinguer deux mots différents. En outre, il a été rajouté souvent à tort. Ce signe qui vient du Moyen- Age remplaçait le « s » qui n’avait plus de valeur sonore, mais on le conservait par souci de faire ressembler la langue au latin. Pendant des siècles on a considéré que le latin étant la plus belle des langues (avec le grec), puisque c'était celle des savants et de l'église, il fallait que le français ressemble au latin. Or le latin est tout à fait différent du français parce qu'il dispose d'un système de marque des relations dans la phrase, les déclinaisons, qui n'existe plus en français où il a été remplacé par l'ordre des mots. Le latin est donc une langue très étrangère au français.

La Marseillaise. L'accent circonflexe marque pourtant l'histoire, l'étymologie du mot.

Pierre Boutan. C'est beaucoup moins important que ce qui caractérise toute écriture européenne : rendre compte des sons. En français, 80% des signes rendent compte de sons. Dans les 20% qui restent il y a beaucoup d'autres indications sur les relations entre les mots, qui donnent du sens et d'autres qui ne donnent d'informations que sur l'histoire du mot.

La Marseillaise. Y-a-t-il déjà eu beaucoup de réformes de l'orthographe ?

Pierre Boutan. Oui il y en a depuis le début de l'écriture. Plus près de nous, en 1901, un décret a annoncé qu'il n'y aurait plus d'accord sur le participe passé, mais cela n'a duré qu'un an parce qu'il y a eu une offensive de toutes les forces réactionnaires, en particulier de l'Académie française qui a fait des progrès depuis. Institution qui d'ailleurs a cette particularité de ne plus avoir un seul linguiste depuis un siècle dans ses rangs.

La Marseillaise. En revanche, il n'y a aucune objection à ajouter des mots anglais dans la langue française ?

Pierre Boutan. Oui la pression de la langue dominante, qui n'est pas dominante par hasard, mais parce qu'elle est en rapport avec la domination économique, amène malheureusement à emprunter à l'anglais des mots sans les franciser, sans utiliser les modèles graphiques du français. Prenez week-end, Raymond Queneau l'écrivait il y a plus de cinquante ans ouikende.

La Marseillaise. Il y a déjà beaucoup de mots français qui viennent de langues étrangères ?

Pierre Boutan. Toute langue fonctionne avec des emprunts. Un dictionnaire étymologique est la preuve qu'une langue dépend entièrement des autres langues. Mais l'usage non francisé des termes anglais crée une situation très dangereuse du point de vue de la cohérence de l'écriture. Ce qui est étonnant c'est que toute une série de règles, mises en place notamment sur la langue de la publicité, ne sont pas appliquées, pas plus que la loi Toubon de 1984 qui pénalisait les entreprises qui n'utilisaient pas le français notamment dans les modes d'emploi.

La Marseillaise. Vous voulez dire que les modifications actuelles ne sont pas dangereuses pour le français alors que l'utilisation de l'anglais non francisé l’est ?

Pierre Boutan. Évidemment. C'est ce qui est le plus grave. Quand on écoute le vocabulaire de la mode, de la musique, de la publicité on s'aperçoit qu'une masse de mots sont importés de l'anglais sans francisation.

Propos recueillis par Annie Menras (La Marseillaise, le 22 février 2016)

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