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Scientifiques. Robot versus humains ?

Des emplois détruits, des robots qui risquent de se transformer en « dominants », l’absence de recherche sur les impacts sociaux de la robotisation : l’AAAS a tenu son congrès.

Attribuer 10% des sommes faramineuses dévolues à la recherche en intelligence artificielle à l’éthique, à l’étude des impacts sociaux des machines : la demande est de Wendell Wallach, universitaire à Yale qui a participé à l’assemblée générale de l’association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS) qui s’est déroulée ce week-end. Et d’enfoncer le clou en affirmant qu’il « y a nécessité d’une action concertée pour garder la technologie un bon serviteur et non la laisser devenir un maître dangereux ». Cette requête est une nouveauté, parmi de nombreuses annonces réalisées durant ce rendez-vous très prisé des scientifiques qui, elles, sont dans le droit fil de dis- cours déjà tenus.

54% des emplois de l'UE

Directeur de l’institut for information technology au Texas, Moshe Vardi a réitéré l’annonce de la disparition de dizaines de millions d’emplois au cours des trente prochaines années. Réitéré car en 2013 déjà des chercheurs d’Oxford avaient annoncé que 45 % des emplois aux États-Unis seraient « impactés significativement » par l’informatisation dans les décennies à venir. Un taux que le groupe de réflexion européen Bruegel a placé à 54% dans l’Union européenne dans une étude publiée cette même année, tandis que le cabinet français Gartner annonçait en 2014 que un emploi sur trois serait remplacé par une machine intelligente d’ici 2025.

« Nous approchons du moment où les machines pourront sur- passer les humains dans presque toutes les tâches » a expliqué Moshe Vardi ce week-end, avant d’interroger : « la question est de savoir si l’économie mondiale peut s’adapter à un taux de chômage de plus de 50% ». Si les classes moyennes seraient les premières ciblées avec une forte augmentation des inégalités à la clé, le scientifique insiste sur le fait que « peu de professions seraient épargnées », illustrant son propos avec le fait que « 20% du temps de travail d’un directeur général pourraient être automatisé avec les technologies existantes » tandis que les recherches en cours laissent augurer que même les métiers du sexe pourraient être concernés : « Allez-vous parier contre les robots sexuels ? Je ne le ferais pas ».

Le risque de voir les humains dépassés

Car les progrès de ces cinq dernières années ont été exponentiels. Professeur d’informatique à l’Université Cornell, Bart Selman explique ainsi que les recherches ont stimulé une évolution vers « reel-world », « y compris la capacité des ordinateurs à voir et à entendre comme les humains, à synthétiser des données et exécuter des tâches complexes ». Et l’universitaire d’alerter : « on peut donc s’interroger sur le niveau d’intelligence que ces robots pourraient atteindre et si les humains ne risquent pas un jour d’être dépassés ».

« Réussir à créer une intelligence artificielle pourrait être le plus grand événement de l’histoire de l’humanité. Cela pourrait également être le dernier » avait formulé l’an dernier l’astrophysicien Stephen Hawking dans une tribune publiée par The Independent avant d’appeler notamment à l’interdiction des armes autonomes.

Si les films de sciences-fiction ont déjà envisagé nombre de scénarios catastrophes, Stephen Hawking regrette que très peu de chercheurs se consacrent à évaluer les risques liés au développement de l’intelligence artificielle pour se préparer à les éviter. D’où la demande de 10%.

Angélique Schaller (La Marseillaise, le 17 février 2016)

Jean Gadrey. « Le mythe de la robotisation et de la destruction d’emplois »

Freins économiques, sociaux et environnementaux ne sont pas pris en compte dans les prévisions de suppressions d'emplois pour cause d'automatisation, estime l'économiste.

Économiste, militant à Attac et membre du comité de soutien de Nouvelle Donne, Jean Gadrey propose une analyse différente du phénomène.

La Marseillaise. Vous parlez du mythe de la robotisation et ne croyez pas à la destruction de millions d’emplois. Pourquoi ?

Jean Gadrey. Parce que cela fait partie de discours médiatique sensationnaliste mais sans fondement qui ressurgissent régulièrement. Le premier remonte à 1978 et annonçait des destructions d’emploi liées à l’informatisation de la société qui n’ont pas eu lieu. Pourquoi ces prospectivistes de la démesure se trompent-ils ? Parce que s’il y a eu des impacts négatifs réels sur certains segments de l’économie, on ne peut pas le généraliser. De plus, ces études n’envisagent pas que les métiers puissent évoluer, produire autrement et autre chose avant de disparaître. Les prévisions ont ainsi annoncé l’effondrement des emplois dans les banques et les assurances or, ces métiers se sont transformés. Idem avec les caisses automatiques: si elles avaient une raison d’être dans les temples de la consommation, elles n’ont pas pu se développer dans les petits commerces.

La Marseillaise. Vous mentionnez aussi de « freins » au développement de l’automatisation ?

Jean Gadrey. Des freins de type économique parce qu’un robot coûte cher et ne propose pas forcément un investissement pertinent. Il y a également des freins sociaux, tant de la part des salariés que des usagers, car tout le monde n’a pas envie d’utiliser la caisse automatique. Et enfin les freins environnementaux. Ces robots consomment énormément d’énergie dans une période où nous devons justement faire attention à cette consommation. De plus, leur production nécessite des terres rares et des matériaux précieux dont le prix ne cesse d’augmenter.

La Marseillaise. La robotisation vous semble- t-elle porteuse d’opportunité d’émancipation ou d’une nouvelle forme d’aliénation ?

Jean Gadrey. Je pense qu’il serait bon qu’il y ait une réflexion citoyenne critique sur le sens de ces discours visant à remplacer le travail humain. Est-ce dans le but d’une émancipation par rapport aux tâches pénibles ? Ou faut-il y voir un productivisme forcené visant à éliminer le facteur humain pour des raisons de rentabilité et basé sur le pillage des ressources naturelles ? Il me semble que les besoins les plus importants à satisfaire dans les décennies à venir ne sont pas des biens matériels. Pour le dire autrement, l’humain d’abord, ce n’est pas le robot d’abord.

Entretien réalisé par Angélique Schaller (La Marseillaise, le 17 février 2016)

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