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Gilles Ivaldi. « Les partis doivent repenser leurs pratiques politiques »

Gilles Ivaldi, chercheur CNRS à l’Université de Nice. Il a collaboré au livre collectif « Les faux semblants du Front national » paru aux éditions Presses sciences po. « Le jeu politique français est très bouleversé depuis 2012 »

Au-delà des résultats et du constat, il y a les perspectives. Dont celles de 2017 qui se dessinent déjà. Leadership, ligne politique, alliances... Gilles Ivaldi, professeur chercheur à l'Université de Nice, décrypte les enjeux de l'après-scrutin posés à l'ensemble des partis politiques.

La Marseillaise. Comment analysez-vous les résultats en Paca ?

Gilles Ivaldi. Ce qui s'est passé en Paca corrobore ce que l'on a vu au niveau national. Il y a une difficulté pour le FN à se projeter dans le 2e tour. On peut également faire le lien avec la Région Nord-Pas-de-Calais-Picardie puisque le Front républicain a fonctionné malgré toutes les incertitudes. La mobilisation s'est traduite dans les urnes. Cette participation a nourri pour une faible proportion le FN puisque celui-ci progresse entre les deux tours. Mais c'est avant tout une mobilisation très nette anti-FN.

La Marseillaise. Cependant comme vous le rappelez, le FN progresse…

Gilles Ivaldi. Il faut effectivement être très prudent. Cette défaite est une défaite presque institutionnelle. Une défaite de crédibilité qui montre que le FN n'a pas ce profil de parti de gouvernement, de parti crédible et gestionnaire. Maintenant, on voit qu'il progresse. Il réalise son meilleur score jamais obtenu avec plus de 6,8 millions de voix au niveau national. En Paca, Marion Maréchal-Le Pen gagne près de 160 000 voix entre les deux tours. La dynamique électorale existe. Le FN mobilise sur son programme le plus radical dans un contexte très porteur. Mais cela n'est pas suffisant. Le FN manque de crédibilité pour élargir et convaincre qu'il peut être autre chose qu'un parti anti-système.

La Marseillaise. Les Républicains ont remporté sept Régions. Une vraie victoire ?

Gilles Ivaldi. Dans le sens où leur résultat est meilleur que celui de 2010. Globalement, c'est une victoire très en demi-teinte, sans triomphalisme, mais une victoire quand même. Les vraies questions sont celles de la ligne politique à adopter face au FN et celle du leadership.

La Marseillaise. Entre l'éviction de Nathalie Kosciusko-Morizet et les déclarations de Valérie Pécresse, peut-on dire que la crise est ouverte au sein du parti majoritaire de l'opposition ?

Gilles Ivaldi. Je ne le pense pas, du moins en termes de stratégie. Nathalie Kosciusko-Morizet et Valérie Pécresse représentent un courant politique dans une Région comme l'Ile-de- France où le FN reste très peu présent. Et cela colore un peu leur vision stratégique aussi. Par ailleurs, les Républicains savent que selon toute probabilité en 2017, se des- sine un duel droite-FN, si Marine Le Pen passe le 1er tour. Je ne pense pas que la stratégie vis-à-vis du FN, celle du ni-ni, soit remise en cause. D'autant plus qu'il y avait une assez large majorité au sein du bureau politique de lundi dernier pour voter la poursuite de cette stratégie. Les débats vont exister mais ils seront centrés sur la ligne politique. Comment se positionner ? Quid de l'alliance avec les centristes ? Quel leadership alors que celui de Nicolas Sarkozy est égratigné ? Un Nicolas Sarkozy qui ne s'impose pas comme un leader incontesté et incontestable. Comment accélérer le calendrier pour avoir assez rapidement un candidat présidentiel avec un programme ?

La Marseillaise. On dit que le PS a « sauvé les meubles » avec cinq Régions…

Gilles Ivaldi. Le PS a tout de même montré sa capacité à remobiliser sur des enjeux importants. Il faut rappeler qu'on a vu un électorat vraiment très démobilisé aux Européennes de 2014 et aux Départementales en mars dernier. Alors il est vrai que les forces de gauche ont fait barrage au FN. Ce qui n'est pas du même ordre qu'une mobilisation plus enthousiaste et plus politique. Le PS sort moins endommagé que ce que l'on avait pu prédire. Mais là aussi, la question de la stratégie pour 2017 est posée. Et il faudra prendre en compte deux éléments. Le front économique d'abord puisque très vite l'emploi et la précarité vont revenir dans l'agenda politique. Le PS devra donc avoir des résultats avant 2017. Et puis, il y a la fragmentation à gauche. Ces Régionales ont montré que le Front de gauche et les écologistes ont été à la peine. Or, pour la gauche en 2017, sa capacité à éviter l'éparpillement sera très importante notamment si le FN se confirme à un niveau très élevé. Le seuil pour atteindre le 2e tour de la Présidentielle va être très élevé. Toutes les forces politiques auront donc intérêt à être le plus unies. A droite, cela veut dire reconduire probablement l'alliance de la droite et du centre.

La Marseillaise. Que retiendra-t-on de cette séquence politique ?

Gilles Ivaldi. La dynamique du FN. Le parti frontiste est implanté dans le système politique français. Il est en train de tisser sa toile. Dès cette semaine, il va avoir un nombre important d'élus dans les Conseils régionaux. On retiendra qu'au final le résultat est assez logique. La gauche au gouvernement perd des Régions. Elle est donc sanctionnée par une victoire de la droite. Et puis pour 2017, on voit bien que l'on retombe sur la même problématique. Un jeu à trois forces politiques qui sont potentiellement de même taille dans un système majoritaire qui fait que seules deux d'entre elles pourront sortir gagnantes pour le second tour. La droite et la gauche devront travailler sur leur stratégie. De la même façon que l'enjeu pour Marine Le Pen sera de sortir de sa niche radicale. D'ailleurs, dès dimanche soir, elle a évoqué ses comités bleu marine. Elle a compris qu'elle devait ouvrir son parti et faire des alliances. Alors le FN reste très fort mais il reste isolé et plus que jamais il a besoin de créer une dynamique de rassemblement.

La Marseillaise. Sommes-nous entrés dans une période de rupture ?

Gilles Ivaldi. Le jeu politique français est très boule- versé. Depuis 2012, on est sur une séquence électorale où le paysage se redéfinit sur trois grand blocs : la gauche, la droite et le FN. Mais, il faut garder aussi à l'esprit que depuis, on est sur des élections intermédiaires. Des élections qui nous donnent des indications sur les rapports de forces mais pour lesquelles il y a très peu de participation. Et puis, on est encore loin de l'échéance de 2017. Juste un rappel : aux Cantonales de 2011, Marine Le Pen était à 24% dans les sondages. Au final, elle a obtenu 18% au premier tour de la Présidentielle.

La Marseillaise. Une nouvelle fois, les partis ne sont-ils pas appelés à revoir leur pratique ?

Gilles Ivaldi. C'est tout l'enjeu. Depuis trente ans, à chaque élection où le FN fait un score important, on nous dit c'est une invitation à sortir de la langue de bois, à avoir des résultats, à faire attention aux promesses non tenues. Mais en sont-ils capables ? Et la réponse est malheureusement probablement pas. On est en France dans une culture politique bien établie. On l'a d'ailleurs vu récemment après les attentats. Il y a eu des comportements à l'Assemblée nationale qui étaient pour le moins critiquables. A chaque coup de semonce, les partis sont invités à repenser effectivement leur pratique politique. Mais au final je suis assez sceptique sur leur capacité à changer. Mais d'un point de vue stratégique, il y a clairement une remise en cause. Si le PS veut réunir, il devra donner des gages à son aile gauche et à la gauche radicale. Cela peut passer par un remaniement, un changement d'équipes, une initiative forte. Il y a une nécessité pour le PS, critiqué pour son virage social-libéral de se ré-ancrer à gauche. Et au sein des Républicains, Nicolas Sarkozy qui incarne un combat passé, est-il le mieux placé pour incarner cette droite renouvelée et capable de lutter contre le FN ?

Entretien réalisé par Sandrine Guidon (La Marseillaise, le 15 décembre 2015)

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