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Le 16 mars. La Marseillaise refait son look

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Karim Pakzad. « Sans l’Iran, on ne peut pas vaincre Daesh »

Pour le spécialiste de l’Irak et des mouvements jihadistes, la lutte contre Daesh sera longue. Et le sera plus encore si la coalition internationale ne règle pas ses contradictions.

Karim Pakzad est chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste de l’Afghanistan, de l’Iran et de l’Irak. Il collabore également avec la Fondation Jean Jaurès. Il observe les mouvements djihadistes depuis de nombreuses années.

La Marseillaise. Les images des monuments de Mossoul ont choqué le monde entier. Est-ce que s’en prendre au patrimoine marque une nouvelle étape dans la stratégie de Daesh ?

Karim Pakzad. Non. Cet acte se situe dans la continuité. C’est tout à fait dans la logique de ces extrémistes. Ça fait partie de la conception de Daesh, ou avant eux d’Al Qaeda : idéologiquement, en termes religieux, ils sont fondamentalement contre la représentativité, contre l’image en général. C’est particulièrement vrai avec tout ce qui est préislamique. On peut tout à fait comparer ces saccages de Mossoul avec ceux du mois de mars 2001, quand les Talibans détruisaient le grand bouddha de Bâmiyân. Nous sommes exactement devant le même type de logique. Ces statues étaient considérées comme anti-islamique. Pour justifier leurs actes, les jihadistes essaient de trouver des exemples dans le Coran ou dans les gestes des prophètes. Ils les interprètent ainsi. A leur façon… Mais Daesh, avant de s’attaquer au musée de Mossoul, à ce patrimoine de l’humanité qui date de plusieurs milliers d’années, de plusieurs siècles avant Jésus Christ, avait commencé à détruire aussi les mausolées des Chiites. Il ne s’attaquent donc pas seulement à l’héritage pré-islamique, il s’attaquent également à l’héritage islamique. L’Arabie Saoudite, qui n’était pas très chaude au départ pour s’attaquer à Daesh, a commencé à pendre peur quand le groupe terroriste a dit qu’il voulait détruire la Mecque ! Ces gens-là poussent leur extrémisme à s’attaquer même aux cimetières.

La Marseillaise. Au-delà de l’attaque contre le patrimoine culturel de l’humanité, Mme Irina Bokova, de l’Unesco, voit devant ces actes un « enjeu majeur de sécurité ». Vous la suivez ?

Karim Pakzad. L’Unesco constate ce que l’on savait déjà. S’il existe une coalition internationale dans laquelle la France s’est engagée avec force pour éliminer Daesh, c’est parce qu’aujourd’hui nous sommes devant une menace globale. Aujourd’hui, Daesh contrôle une immense zone et près de 3 millions de personnes. Les groupes qui jusqu’ici se réclamaient d’Al Qaeda commencent à faire allégeance. On retrouve le phénomène en Lybie, au Yemen et même jusqu’en Afghanistan et au Pakistan. Il y a même des affrontements entre les Talibans et Daesh en Afghanistan. Cette partie du monde aussi passe sous influence de Daesh. Oui, Daesh représente réellement une menace globale. Et on peut ajouter que ce n’est qu’un début.

La Marseillaise. Et que les Musulmans en sont quand même encore les premières victimes  ?

Karim Pakzad. Évidemment. Les peuples musulmans sont les premières victimes de Daesh. Il ne faut pas oublier qu’il y a une distinction entre ces derniers et Al Qaeda. Al Qaeda a été créé par Ben Laden au début des années 2000 en réaction à l’invasion américaine en Afghanistan. Il s’agissait de s’opposer aux États-Unis. C’était l’objectif principal. Daesh, à l’origine, s’appelait « branche irakienne d’Al Qaeda. » Son objectif était certes de lutter aussi contre les Américains mais parce qu’ils soutenaient le pouvoir irakien. Pour ces wahhabites, l’objectif premier était de chasser les Chiites en Irak. Ce n’est qu’ensuite qu’ils se sont appelés Daesh, qui veut dire « État islamique en Irak et en Syrie ». C’est la guerre en Syrie qui a favorisé l’intervention de l’État islamique en Syrie et donc son extension.

La Marseillaise. Ces pays attaqués par Daesh peuvent-ils contre-attaquer ? Une rébellion populaire est-elle envisageable ?

Karim Pakzad. Il est certain que les gens souffrent. Mais vous savez Daesh… On n’a jamais vu dans l’Histoire, sauf vraiment dans l’Antiquité ou pendant les Croisades, de mouvement aussi barbare. Lutter contre Daesh, là où ils sont, en Irak par exemple, ce n’est pas facile. Il n’y a pas beaucoup de solutions pour ceux qui ne sont pas d’accord. A la moindre chose on égorge, on tue. En fait pour Daesh, les égorgements, les massacres, sont des moyens qui permettent de maintenir l’ordre par la terreur. Les exécutions sommaires, les décapitations, sont leur technique militaire. Et cette stratégie est terriblement efficace. Elle tue les velléités de résistance.

La Marseillaise. Reste la coalition internationale, avec les pays arabes qui y participent. Peut-elle vaincre ces djihadistes à plus ou moins court terme ?

Karim Pakzad. Daesh s’est renforcé avec l’aide de l’Arabie Saoudite et avec le Qatar. Pourquoi ? Parce que ceux-là voulaient contrecarrer l’influence de l’Iran en Irak. Il y a une grande rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui se sent fragile pour contrôler la région. L’Iran soutien Bachar El Assad. Les Occidentaux qui sont alliés de la Turquie veulent combattre El Assad. Or, tout le monde sait que sans l’Iran, qui a une énorme influence dans la région, on ne peut pas vraiment combattre Daesh. Les Américains le savent qui sont ennemis officiels des Iraniens mais qui dans les faits sont contraints de travailler avec eux, même s’ils refusent de parler de coopération militaire. On voit bien la contradiction. Il faudra beaucoup de temps pour vaincre Daesh dont le prochain objectif est la Libye. Malheureusement, on va assister à d’autres événements dramatiques si la coalition internationale ne devient pas une véritable coalition. Aujourd’hui seuls les États-Unis et la France s’y consacrent vraiment. Et le troisième pays qui participe c’est l’Iran !

Entretien réalisé par Claude Gauthier (La Marseillaise, le 28 février 2015)

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