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Le 16 mars. La Marseillaise refait son look

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Cuba. Salim Lamrani : « Le Président Barack Obama a fait un constat lucide »

Docteur ès Études Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV- Sorbonne, Salim Lamrani est également maître de conférences à l’Université de La Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les États-Unis. Il revient sur le contexte géopolitique existant entre Cuba et les États-Unis avant les annonces de cette semaine concernant un rapprochement entre les deux pays et entrevoit quelques pistes pour une véritable normalisation des relations.

La Marseillaises. Les annonces de ce 17 décembre 2014 doivent-elles être considérées comme des surprises ?

Salim Lamrani. La reprise du dialogue entre les deux pays est historique dans la mesure où elle met un terme à plus d’un demi-siècle de relations conflictuelles. La politique d’hostilité des États-Unis vis-à-vis de Cuba est anachronique car elle remonte à la Guerre froide. L’état de siège économique est également cruel puisqu’il affecte les catégories les plus vulnérables de la population. Enfin, les sanctions sont inefficaces vu que l’objectif d’obtenir un changement de régime n’a pas été atteint. Au contraire, elles ont isolé Washington sur la scène internationale.

La Marseillaises. Les décisions du côté cubain sont-elles à ranger dans le cadre des autres réformes entrées en vigueur depuis plusieurs années ?

Salim Lamrani. Dès le triomphe de la Révolution cubaine en janvier 1959, Cuba a toujours fait part de sa volonté d’entretenir des relations normales et apaisées avec les Etats-Unis, à condition qu’elles soient basées sur la réciprocité, l’égalité souveraine et la non-ingérence dans les affaires internes. Il y a toujours eu une constance à ce sujet de la part de La Havane. Il convient de rappeler que l’hostilité est unilatérale. Ce sont les États-Unis qui ont rompu les relations avec Cuba en janvier 1961 et qui n’ont eu de cesse d’adapter leur rhétorique diplomatique pour justifier le maintien de cet état de siège. Au départ, Washington a tenté d'expliquer sa politique agressive à l’égard de La Havane officiellement en raison du processus de nationalisations et expropriations qui affectait ses intérêts. Puis ensuite, on a mis en cause l’alliance avec l’Union soviétique. Dans les années 1970-1980, ce fut la solidarité cubaine avec les mouvements révolutionnaires et indépendantistes d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie qui fut mise à l’index. Après la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS, les États-Unis, au lieu de normaliser les relations avec La Havane, ont au contraire procédé à une recrudescence des sanctions économiques, brandissant cette fois l’argument de la présence de Fidel Castro et de Raúl Castro au pouvoir.

La Marseillaises. Cuba a toujours dit qu'il était prêt à discuter avec les Etats-Unis sur la base du respect mutuel. Mais comment expliquer le changement de position des États-Unis ?

Salim Lamrani. Le Président Barack Obama a fait un constat lucide à propos de la politique actuelle des États-Unis vis-à-vis de Cuba. Washington a échoué sur toute la ligne car Cuba n’a pas renoncé à son projet de société et consolide son processus socialiste en le rendant plus efficace et en l’adaptant aux nouvelles réalités. Washington est isolé à tous les niveaux sur la question cubaine. La communauté internationale est favorable à une normalisation des relations entre les deux pays et condamne fermement la politique de sanctions. En octobre 2014, pour la 23ème année consécutive, 188 pays –y compris les plus fidèles alliés des États-Unis– ont voté en faveur de la levée des sanctions économiques contre Cuba. L’Amérique latine est unanime dans son exhortation à libérer Cuba de l’état de siège qui l’étouffe depuis plus d’un demi-siècle. L’Amérique latine a menacé de boycotter le prochain Sommet des Amériques de 2015 en cas d’absence de Cuba. Dans les années 1960, Cuba était isolée sur le continent américain. Seul le Canada et le Mexique disposaient de relations avec La Havane. Aujourd’hui, La Havane entretient des relations diplomatiques et commerciales avec tous les pays du continent, à l’exception des États-Unis. En persistant à appliquer une politique absurde et obsolète, Washington s’est isolé du monde. Par ailleurs, au niveau national, l’opinion publique des États-Unis, à près de 70% selon un sondage de CNN, est favorable  à la normalisation des relations avec Cuba. Le peuple étasunien ne comprend pas pourquoi il peut voyager en Chine, principal adversaire politique et commercial des Etats-Unis, au Vietnam, pays contre lequel Washington a été en guerre pendant près de 15 ans, et en Corée du Nord, qui dispose de l’arme nucléaire, mais pas à Cuba, qui n’a jamais agressé les États-Unis de son histoire, et qui constitue une destination touristique naturelle pour des raisons historiques et géographiques évidentes. La communauté cubaine des États-Unis est favorable à 52% selon une étude à un rapprochement bilatéral car elle aspire à des relations apaisée avec sa patrie d’origine et souhaite que les Cubains de l’île vivent dans le bien-être, sans être victimes de sanctions. De la même manière, le monde des affaires étasunien est partisan de la levée des sanctions contre Cuba, car il voit un marché naturel de 11,2 millions d’habitants prêt à être investi par l’Amérique latine, l’Europe, le Canada et l’Asie. Tous ces facteurs ont amené Washington à infléchir sa position et à adopter une approche plus constructive et rationnelle.

La Marseillaises. Les défaites électorales successives de Barack Obama et la fin prochaine de son mandat peuvent-elles expliquer ce revirement  ?

Salim Lamrani. La réalité constitutionnelle a peut-être joué un rôle. En effet, Barack Obama en est à son deuxième mandat présidentiel et il ne peut plus se représenter. Mais, il me semble qu’il s’agit surtout d’une prise de conscience de l’isolement croissant des États-Unis sur la scène internationale sur la question cubaine, et de l’échec patent d’une telle politique agressive.

La Marseillaises. Quelles seront les réactions sur l'île ?

Salim Lamrani. Cuba a accueilli avec joie le retour de ses trois compatriotes Antonio Guerrero, Gerardo Hernández et Ramón Labiñino, qui purgeaient des peines de prison sévères, pour avoir tenté de neutraliser les groupuscules terroristes de l’exil cubain qui avaient causé la mort de plusieurs personnes en réalisant des attentats à la bombe. Il s’agissait véritablement d’une cause nationale à Cuba et le maintien en détention de ces personnes constituait le principal obstacle à la normalisation des relations entre Washington et La Havane. Le peuple cubain, qui a toujours eu un lien spirituel très fort avec le peuple étasunien, a accueilli la nouvelle du rétablissement des rapports bilatéraux avec satisfaction.

La Marseillaises. Peut-on s'attendre à d'autres avancées ?

Salim Lamrani. Le rétablissement des relations diplomatiques est un premier pas indispensable. Néanmoins, il reste insuffisant. Les États-Unis doivent d’abord lever les sanctions économiques contre Cuba. Obama peut faire jouer ses prérogatives en tant que président en permettant par exemple aux touristes étasuniens de se rendre librement à Cuba. Cela signerait la fin des sanctions contre Cuba, car le Congrès ne résisterait pas aux pressions du monde des affaires et serait contraint d’abroger les lois sur le blocus. Ensuite, Washington doit également accepter la réalité d’une Cuba différente, indépendante et souveraine et cesser ses politiques hostiles destinées à déstabiliser le pays en finançant une opposition interne. Enfin, il doit mettre un terme à l’occupation illégitime de Guantanamo et mettre hors d’état de nuire les secteurs extrémistes de l’exil cubain de Floride qui n’ont pas renoncé à la violence terroriste.

Entretien réalisé par Sébastien Madau (La Marseillaise, le 21 décembre 2014)

A lire de Salim Lamrani :

  • Cuba. Les médias face au défi de l’impartialité, Paris, Editions Estrella, 2013, préface d’Eduardo Galeano.
  • État de siège, les sanctions économiques des États-Unis contre Cuba, Editions Estrella, 2011.

La carte jeune

Ils et elles parlent souvent la même langue, écoutent les mêmes musiques, supportent les mêmes équipes de base-ball et ont parfois les mêmes noms, les mêmes questionnements sur la vie. Seulement voilà, ils et elles étaient séparés de 150 kilomètres de mer qui paraissaient jusqu'à cette semaine infranchissables. Ou tout du moins, difficilement, par des moyens détournés ou par des aller sans retour. Ils et elles, ce sont les jeunes Cubains des deux côtés du golfe de Floride. Ceux qui ont parfois dû se quitter douloureusement, ceux qui ne se connaissent pas tout en ne se considérant pas comme étrangers. Si les annonces des Présidents Barack Obama et Raul Castro ont reçu l'approbation quasi générale du monde, elles ont surtout été accueillies comme des motifs d'espoir pour la jeune génération des deux pays.

Jusque-là, la décision américaine de vouloir isoler Cuba du fait de ses choix politiques dès 1959 n'avait fait qu'accroître les distances entre deux pays et peuples historiquement liés. Conséquence : 55 ans de rendez-vous manqués et de tensions inutiles. Les deux Présidents, avant la fin de leur mandat, auront rempli une partie des attentes. Celles d'entrevoir un avenir commun où chacun respecte les choix économiques et politiques de l'autre. Les aspirations de la jeunesse ont nécessairement pesé. Et elles pèseront certainement demain, si certains s'hasardaient à tenter de freiner cet élan nouveau. Cette nouvelle histoire qui commence.

Tous les regards sont désormais rivés vers la droite dure américaine majoritaire au Congrès et qui a le pouvoir de mettre fin au blocus qui frappe l'île et son peuple. Que deviendraient ces déclarations d'espoir si elles venaient à être fauchées en plein vol du fait des lobbies de l'exil radical cubano-américain ?

Alors si les jeunes des deux côtés du golfe de Floride ont les mêmes goûts musicaux, ils savent que 150 kilomètres de mer c'est encore trop loin pour se prendre la main et entamer une danse sur la même piste.

Sébastien Madau (La Marseillaise, le 21 décembre 2014)

Plus d'un siècle de relations tumultueuses

1898. Les Cubains se libèrent du colonialisme espagnol avec l'appui intéressé des États-Unis. Le drapeau américain est hissé dans le port de La Havane.

1902. Les États-Unis « quittent » Cuba non sans avoir fait ratifier l'amendement Platt les autorisant à intervenir militairement sur l'île et s'emparer de territoires tels que la base navale de Guantanamo.

1949. Les Cubains se soulèvent aux cris de « Cuba Si ! Yankee No ! » après qu'un marin américain ait été surpris en train d'uriner sur une statue de José Marti.

1952. Une révolte échoue contre le dictateur soutenu par les États-Unis Fulgencio Batista.

1953. Fidel Castro échoue dans sa tentative de prise du pouvoir à Santiago de Cuba après l'assaut de la caserne Moncada. L'opération marque pourtant les esprits dans le peuple.

1959. La Révolution emmenée par Fidel Castro triomphe.

1960. Le navire français La Coubre explose à La Havane. Fidel Castro accuse la CIA et prononce le célèbre « Patria o muerte ».

1961. Kennedy soutient l'opération de la baie des Cochons visant à renverser la Révolution. C'est un fiasco. Castro déclare le caractère socialiste de la Révolution.

1962. Le blocus américain entre en vigueur. La crise des Missiles place la planète au bord de la troisième guerre mondiale.

1977. Rapprochement entre les présidents Carter et Castro. Des sections d'intérêts sont ouvertes à La Havane et Washington.

1980. Fidel Castro ouvre le port de Mariel pour les candidats à l'immigration. 125 000 Cubains quittent le pays.

1994. Face aux difficultés économiques, de nombreux Cubains quittent l'île sur des radeaux de fortune. C'est le phénomène des balseros.

1996. La loi Helms-Burton renforce le blocus alors que le pays est déjà étouffé depuis la chute de l'URSS.

1998. Un groupe d'agents cubains est arrêté aux États-Unis après avoir infiltré la dissidence à Miami qui commanditait des attentats sur l'île. Ils ont été libérés cette semaine.

2000. Le jeune Elian Gonzalez, 4 ans, rentre à Cuba auprès de son père. Il avait été recueilli sur les côtes par sa famille aux États-Unis après que sa mère se soit noyée en tentant de rejoindre la Floride.

2005. La Nouvelle-Orléans est ravagée par le cyclone Katerina. Fidel Castro affrète des avions et mobilise des médecins. George W. Bush refuse l'aide.

2013. Lors des obsèques de Nelson Mandela, Barack Obama et Raul castro se serrent la main. Une première.

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