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Gérard Dumenil. « Les utopies peuvent mobiliser les énergies »

L’économiste est à Marseille mercredi soir à la Maison de la Région pour débattre autour de l’économie, de l’écologie et des utopies.

Les travaux des économistes marxistes Gérard Duménil et Dominique Lévy rencontrent un écho international, en Europe, en Asie, en Amérique Latine ou aux États-Unis (deux de leurs ouvrages ont été publiés par Havard University Press). Après la publication de leur dernier livre, « La grande bifurcation, en finir avec le néolibéralisme » (La Découverte, 2014), Gérard Duménil sera à Marseille mercredi 10 décembre à 18h30, à La Maison de la Région, pour débattre autour d’un thème ambitieux : Économie, Écologie et Utopies. La convergence des voies qui mènent aux trois crises.

La Marseillaise. Vous explicitez la nature des trois crises et leurs interactions : crises économique, écologique et des utopies. La crise de 2008 a mis à jour l’instabilité inhérente au capitalisme néolibéral dominé par la finance anglo-saxonne. Pourtant, malgré sa violence, aucun bouleversement n’est survenu, ni au plan économique, ni au plan politique… A première vue en tout cas.

Gérard Dumenil. La crise de 2008 est celle du capitalisme néolibéral, établi au début des années 1980. Toutes les politiques et les modes de gestion des entreprises ont été réorientés vers un objectif quasi unique, la maximisation des revenus des classes supérieures. La crise aurait pu, ou dû, remettre en question ces orientations. En Europe, les politiques tournent à l’obsession malgré leur inefficacité. D’une part, rassurer les banques créancières des États, en coupant les déficits publics ; d’autre part, diminuer le coût du travail - la pente vers un trou sans fond. Aux États-Unis, qui se sentent menacés dans leur hégémonie mondiale, le gouvernement intervient fortement : abaissement du coût du travail des travailleurs industriels les moins favorisés, protectionnisme caché, subventions aux entreprises, abaissement spectaculaire du coût de l’énergie par l’exploitation des gaz de schistes, et lutte musclée contre les paradis fiscaux. Le pays se donne le temps d’un changement plus profond qui viendra ou ne viendra pas.

La Marseillaise. Concernant la crise écologique, le récent rapport du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) soutient qu’il est encore possible de limiter le réchauffement climatique à moins de 2 degrés, sans brider sensiblement la croissance. Qu’en pensez-vous ?

Gérard Dumenil. Le rapport fait état d’une « possibilité ». La presse des États-Unis a dénoncé la disparition du texte des conclusions les plus pessimistes à la demande des gouvernements ! Le raisonnement se fait en quatre temps : des projections démographiques, l’augmentation de la production par habitant, la quantité d’énergie requise par chaque unité de production, et les émissions de CO2 pour chaque unité d’énergie. En « multipliant » ces facteurs, on aboutit à une prévision d’émission totale de CO2. En retenant des options très avancées sur tous les facteurs sauf la croissance, le rapport parvient au scénario très peu crédible souhaité par les autorités. Il montre, cependant, que des voies sont ouvertes, pas nécessairement « décroissantistes », mais on saisit très bien qu’elles exigeraient une reprise en main musclée par les autorités et de hauts degrés de collaboration internationale.

La Marseillaise. L’échec des pays se réclamant du socialisme et l’entreprise de délégitimation du marxisme ont longtemps stérilisé la régénérescence de l’appareil analytique et conceptuel marxiste. Vous parlez de crises des utopies, cependant, depuis quelques temps, plusieurs auteurs, philosophes, économistes, proposent des « relectures » de Marx, et vous êtes partie prenante de cette « actualisation » du marxisme…

Gérard Dumenil. Par « utopies », j’entends des projections très optimistes vers un futur d’émancipation de l’humanité. Elles sont seules capables de mobiliser les énergies militantes au-delà de l’horizon des sociétés de classe et de la désespérance néo-libérale, sachant que ce sera long et que la perfection n’est pas de ce monde. Des lumières et de la révolution française jusqu’à la formation du mouvement ouvrier, une vague prodigieuse d’espoir s’était levée - qui a tourné à la tragédie dans les pays qui se réclamèrent du socialisme. Tout est à refaire, en prenant d’abord conscience des causes de cet échec. La référence à Marx est inévitable mais une dose considérable de « révisionnisme » est également requise.

La Marseillaise. La seconde partie du titre de votre exposé suggère l’existence de liens entre ces trois crises. De quoi s’agit-il ?

Gérard Dumenil. On peut les résumer en cinq propositions : (1) Ni la crise économique ni la crise écologique ne se causent mutuellement. (2) Ni l’une ni l’autre n’ont suscité les forces nécessaires au renouveau des utopies, seul susceptible de nourrir un projet ambitieux - les jeunes semblent y venir pourtant, mais ils devront refaire tout le chemin. (3) La crise économique des pays des vieux centres les retient de donner l’exemple. Sans cet exemple, le reste du monde ne suivra pas. (4) La reprise en main des processus écologiques et économiques est incompatible avec les dynamiques capitalistes. Elle doit être « organisée » par des « cadres » prenant leur distance par rapport aux intérêts des possédants et sous pression populaire. (5) Dans le contexte de la crise des utopies, cette transition, si elle se fait finalement (à temps ?), a toute chance de se faire à droite et non à gauche c’est-à-dire en respectant les intérêts des classes populaires. L’enjeu principal de ces orientations politiques est le partage des coûts.

Entretien réalisé par La Marseillaise, le 8 décembre 2014

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