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Programme pluriannuel de stabilité budgétaire. Intervention de Nicolas Sansu au nom du Groupe Front de gauche

Nicolas Sansu
Député du Cher

Monsieur le Président, Messieurs les ministres, Chers collègues,

La trajectoire des finances publiques et le pacte improprement dénommé de responsabilité marquent, sinon une rupture, du moins une accélération dans ce qu’il faut bien appeler le virage social-libéral du gouvernement.

Les députés du Front de gauche ne l’accueillent pas de gaité de cœur. La question n’est pas d’ergoter sur plus ou moins 0,1% de croissance, comme le fait la droite pour justifier le rejet d’orientations qu’elle approuve sur le fond. La question porte sur la stratégie.

Soutenir exclusivement l’offre et opérer des coupes drastiques dans les dépenses publiques ou bien soutenir la demande et actionner le levier de l’investissement public pour retrouver le chemin de la croissance.

Tels sont les termes du débat.

Votre programme, c’est celui de l’austérité, cette austérité qui a fait tant de mal en Europe et se double d’un accroissement sans précédent des inégalités !

L’échec des politiques conduites depuis des années, la lourde sanction électorale infligée à l’ensemble des forces de gauche, à commencer par la formation politique à laquelle vous appartenez, auraient dû entraîner un changement de cap.

Des voix s’élèvent chez nos concitoyens, chez les représentants syndicaux, chez les élus, parmi les économistes, pour vous enjoindre de ne pas vous enferrer dans une rigueur irréaliste et désastreuse pour la vie de millions de Françaises et de Français.

Il faut être concret, Monsieur le Premier ministre !

Je pourrais vous parler de Marie-Claude, employée de coiffure à la retraite, qui survit avec ses 750 euros par mois et qui, à 63 ans, est obligée de reprendre une activité auprès des personnes âgées car elle ne s’en sort pas.

Je pourrais vous parler de Christian, chef d’une entreprise de Travaux Publics de 80 salariés qui voit les commandes des collectivités territoriales fondre comme neige au soleil, qui plus est dans des territoires fragiles comme celui dont je suis le représentant. Christian s’alarme de la baisse de 11 milliards de dotations aux collectivités car c’est autant d’investissement public en moins, autant d’emplois menacés, autant d’équipements utiles à la population qui seront abandonnés.

Je pourrais vous parler de Marwane, ce jeune homme de 28 ans qui, de stage en contrats d’intérim, n’a connu que la précarité dans sa vie active. Marwane est condamné à vivre chez ses parents, sans pouvoir gagner l’autonomie à laquelle tout jeune aspire.

La voilà la réalité des couches modestes. Certes, tous nos concitoyens ne vivent pas de telles difficultés, de telles angoisses, mais les politiques conduites depuis trop d’années, dans un cadre européen coercitif, ont eu pour conséquence désindustrialisation, accroissement de la pauvreté, explosion des rendements du capital au détriment du travail.

La question qui se pose est simple. Faut-il continuer dans une politique de désinflation compétitive si l’on veut redresser la France, retrouver une cohésion nationale et une communauté de destin autour de l’égalité, notre belle valeur commune ?

Nous, députés du Front de gauche, estimons que vous faites fausse route. L’accueil favorable d’une partie de la droite devrait d’ailleurs vous alerter.

Comme disait un célèbre combattant de la liberté, je le cite :

«Quand ton adversaire te félicite, demande-toi quelle erreur tu as faite.»

Fin de citation.

Il y a à notre sens urgence à construire une politique véritablement alternative, une politique novatrice, qui sorte du carcan européen actuel.

Le Traité européen dit de stabilité, de coordination et de gouvernance est le péché originel de ce quinquennat. Il a été ratifié sans en modifier une ligne. Les mesures du pacte de croissance et de de responsabilité n’ont pas vu le jour... et notre pays se trouve désormais entraîné, comme ses voisins, dans une spirale de la déflation, de stagnation et de chômage.

La majeure partie des peuples européens ne veut plus de ces politiques qui entretiennent le marasme économique et ne servent les intérêts que des grandes multinationales.

L’Europe est devenue pour la plupart synonyme de dégradation des conditions de vie et de travail, d’aggravation des inégalités, de démantèlement des services publics, de casse des acquis sociaux, de déchaînement de la concurrence.

La gauche, dans toutes ses composantes, a toujours défendu, au moins dans les mots, le modèle d’une Europe sociale, d’une Europe de la coopération et de la solidarité.

Cette Europe ne verra pas le jour sans une autre politique monétaire, sans le recours à l’investissement public, sans une harmonisation par le haut des normes fiscales, sociales et environnementales...

En prenant fait et cause pour la poursuite de la rigueur, vous prenez le chemin opposé.

Ce n’est pas un chemin de «courage» et de «sérieux» mais un chemin de capitulation devant les exigences d’un capitalisme financier qui continue d’engranger des profits colossaux. La spéculation bat son plein. Les encours des produits dérivés au niveau mondial sont aussi élevés qu’avant la crise financière de 2008.

Pendant que l’instauration d’une taxe sur les transactions financières s’enlise, l’accord de libre-échange entre l’Europe et les Etats-Unis, négocié dans le plus grand secret, avance.

Ce projet ardemment soutenu par les multinationales leur permettra d’attaquer en justice tout Etat qui ne se plierait pas aux normes du libéralisme.

Ces normes libérales, ce sont celles qui causent les drames tels que celui de Rana Plaza, au Bangladesh, il y a un peu plus d’un an, avec des multinationales qui piétinent les règles sociales, environnementales et méprisent la vie humaine.

Mettre en concurrence les êtres humains, mettre en concurrence les territoires, en France, en Europe ou dans le monde, c’est le credo des puissants pour dégager toujours plus de profits financiers.

Rappelez-vous ce formidable mot de Warren Buffet, une des premières fortunes mondiales, qui disait il y a peu, je le cite :

«La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de l’emporter»

Fin de citation.

Voilà où nous en sommes. Face à cette situation, notre pays a une grande responsabilité. La France est un grand pays qui peut jouer un rôle majeur dans la réorientation de l’Europe pour peu qu’elle en ait le courage et la volonté.

C’est ce courage et cette volonté qui manquent aujourd’hui. Vous avez renoncé à engager un bras de fer avec nos partenaires européens. C’est ce renoncement qui vous conduit à prévoir l’an prochain des mesures douloureuses, politiquement et socialement indéfendables  dont les classes moyennes et populaires vont une nouvelles fois faire les frais.

Monsieur le Premier Ministre,

Vous êtes, comme trop de gouvernements avant vous, victime ou complice du syndrome TINA (There Is No Alternative) selon la célèbre formule de Madame Thatcher. Il y a une alternative !

Redresser les comptes publics, chacun s’accorde à en reconnaître la nécessité. Mais alors, pourquoi n’avoir dans le viseur que la dépense publique et sociale ? Pourquoi ne pas s’attaquer réellement à la fraude, à l’évasion fiscale, à la fraude à la TVA, à l’optimisation fiscale ? Pourquoi ne pas revenir sur les niches fiscales et sociales aussi injustes qu’inefficaces qui ne font que gonfler le patrimoine des plus fortunés ?

Deuxième grande erreur à notre sens dans ce plan d’austérité de 50 milliards, c’est la correspondance que vous établissez entre compétitivité et baisse du coût du travail.

Environ 40 milliards d’euros sont octroyés aux entreprises, sans contrepartie, ni discernement. Si l’on peut comprendre que des TPE, des PME, des ETI de l’industrie ou des services, puissent avoir besoin de soutien,  le débat que nous avons eu lors du CICE reste pleinement d’actualité.

Comment accepter que les grands groupes bancaires, assurantiels ou de la grande distribution bénéficient de ces milliards de suppression de cotisations sociales, de la quasi extinction de l’impôt sur les sociétés qui passera de 52 milliards d’euros en 2013 à moins de 30 milliards d’euros en 2015 ?

Ce sont bien les ménages et d’abord les couches moyennes et modestes qui seront appelés à payer la note par la hausse de la TVA, par l’augmentation des cotisations des mutuelles, par le gel des prestations sociales…

Si nous vous alertons sur ce non-sens de votre obsession du coût du travail, c’est que vous n’évoquez jamais le coût du capital.

La rémunération excessive du capital fait pourtant mal à nos entreprises, mal aux salariés, mal au pays !

Car si c’est ceinture pour les retraités, les fonctionnaires, les salariés du privé, c’est « happy hour » pour les actionnaires : 5 milliards d’euros de dividendes distribués chez Vivendi, des dividendes jamais aussi élevés depuis 30 ans, selon un article des Echos du 14 avril dernier !

Et ce ne sont pas les 500 millions d’euros lâchés sur les petites retraites ou pour le plan pauvreté, qui ne sont pas des avancées mais des non-reculs, qui font le poids. Cela représente 1% du total de diminution des dépenses sociales et publiques !

Pour stimuler l’investissement et l’emploi, il est possible là aussi d’emprunter d’autres chemins. Doter notre pays d’une véritable banque publique d’investissement, quand celle mise en place fin 2012 reste sous dotée. Moduler l’imposition des entreprises pour favoriser celles qui investissent et créent de l’emploi et sanctionner celles qui ne se préoccupent que de rendements financiers et de taux de rentabilité à deux chiffres. Relancer le pouvoir d’achat par la hausse des salaires et des pensions pour soutenir la demande intérieure, favoriser de nouveaux modes de consommation et la transition énergétique.

A dire vrai, la rigueur que vous préconisez n’est que le cache-sexe d’une soumission toujours plus grande aux logiques du marché et aux intérêts des grands groupes.

La crise économique et sociale que nous traversons depuis cinq ans a signé la faillite du prétendu modèle économique libéral. Il n’a pu renaitre de ces cendres qu’en prenant en otage les peuples et en leur imposant de payer la facture.

Quand la misère grandit, que les inégalités explosent, que 67 personnes possèdent autant que 3.5 milliards d’êtres humains, un tel système est à bout de souffle. Sans la volonté farouche de combattre le capitalisme financier, et son cortège de désastres économiques, sociaux et environnementaux, le risque est désormais de voir triompher les pires forces réactionnaires. Les prochaines élections européennes font déjà craindre une nouvelle poussée de l’extrême-droite.

C’est la responsabilité historique de la gauche d’ouvrir un nouveau chemin.

Car au-delà de la gauche, nous voulons que le pays réussisse. C’est la raison pour laquelle nous sommes opposés à la feuille de route que vous avez tracée.  

Ce vote contre, c’est aussi une main tendue à toutes celles et tous ceux qui se reconnaissent à la fois dans une gauche qui rassemble et qui ne renonce pas. Où est le souffle de 1936, de 1945, de 1981 voire de 1997 ?

Notre pays n’est jamais si grand ou si fort que quand il ouvre de nouvelles perspectives progressistes, des perspectives de rassemblement, des perspectives qui lient progrès social, efficacité économique et transition écologique.

Monsieur le Premier ministre,

Face à une extrême-droite qui se tient en embuscade et voudrait passer pour la seule alternative, écoutez la voix de celles et ceux qui refusent la division et portent les valeurs d’égalité, de fraternité, de liberté, face à un système devenu fou.

Je vous remercie.

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