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Nonna Mayer. « Le premier effet de la précarité est de détourner du vote »

Directrice de recherche émérite au CNRS, Nonna Mayer a coordonné une étude du Centre d’études européennes de Sciences-Po Paris, en association avec les IEP de Grenoble (PACTE) et de Bordeaux (Centre Emile Durkheim), sur le vote des catégories socialement défavorisées. Cette enquête inédite menée lors de la présidentielle de 2012 auprès d’un électorat méconnu révèle les conséquences politiques de la crise.  Avant la parution d’un ouvrage prévue à la rentrée prochaine, Nonna Mayer analyse les résultats de ce programme de recherche intitulé VOTPAUVR.

La Marseillaise. Quelle a été la genèse de cette enquête ?

Nonna Mayer. Le point de départ est assez ancien. J’ai commencé à m’intéresser aux problèmes de la précarité quand j’ai été contactée par ATD Quart Monde il y a une dizaine d’années pour organiser à Sciences Po un colloque sur « La démocratie à l’épreuve de l’exclusion » (17-19 décembre 2008). On a parallèlement fondé à Sciences Po un réseau de recherche sur la politique des inégalités (POLINE). Puis est arrivée la crise économique en 2008 et nous avons eu l’envie de mesurer et comprendre son impact politique. Le projet s’est matérialisé au moment de l’élection présidentielle de 2012.

La Marseillaise. Comment avez-vous procédé ?

Nonna Mayer. C’est une enquête en deux parties. La première, qualitative, a été faite à partir d’entretiens réalisés dans les agglomérations parisienne, grenobloise et bordelaise. La seconde, quantitative, par sondage.

Dans le mois précédent le premier tour de l’élection présidentielle, on a réalisé 119 entretiens auprès de personnes en grande précarité contactées par le biais d’associations comme la Croix Rouge, les Petits Frères des pauvres, le Secours islamique, dans les centres d’accueil de jour et de distribution de colis alimentaires, ou les services d’insertion sociale comme le SATIS. On leur a demandé si elles suivaient la campagne, ce qu’elles attendaient des élections et de la politique, si elles allaient voter. On a aujourd’hui plus de 3.000 pages d’entretien et de notes de terrain.

Ensuite, pour mieux comprendre et cerner la précarité, on a contribué à une enquête par sondage (French Election Study 2012) au lendemain du second tour de la présidentielle sur un échantillon national de 2014 personnes, représentatif de la population inscrite sur les listes électorales en France métropolitaine. La nouveauté a été d’insérer un indicateur de précarité, le score « Epices »,  mis au point pour les Centres d’examen de santé de l’Assurance maladie.

Il comporte onze questions du type : voyez-vous souvent une assistante sociale ? Y a-t-il des périodes dans le mois où vous rencontrez de réelles difficultés financières ? Etes-vous parti en vacances au cours de la dernière année ? Ce score qui varie entre 0 et 100  permet d’évaluer la précarité sociale et d’en faire une analyse statistique. Un premier livre est en préparation que je coordonne avec Céline Braconnier, ce sera une sociologie politique de la précarité fondée surtout sur les entretiens.

La Marseillaise. Alors justement, quels sont les visages de cette précarité ?

Nonna Mayer. La population des précaires est diverse et changeante, il n’y a pas de profil type. Mais en majorité, ces personnes vivent bien en  dessous du seuil de pauvreté. Elles sont en grande détresse, comptent centimes d’euros par centimes d’euros et dépendent très largement de l’aide sociale. On peut distinguer deux grands types de parcours. Une minorité a toujours été dans la galère. Ceux là ont perdu leurs parents très tôt, ils ont été placés d’institution en institution, en prison parfois, connu des problèmes d’alcoolisme, de drogue, de maltraitance. Ils ont été plus d’une fois à la rue avant d’être pris en charge par des associations. Mais la majorité de notre échantillon qualitatif est constitué de personnes qui, comme elles le disent, étaient tout à fait « normales » avant de « tomber » dans la pauvreté. Elles avaient un travail, un conjoint, un logement… Et puis un enchaînement de circonstances, comme une maladie, un accident du travail, le départ du conjoint, le chômage, les a conduits du côté de l’assistance voire dans la rue. Et là, les profils sont extrêmement divers. Il y en a qui ont fait des études supérieures et d’autres qui ont quitté l’école à 14 ans. Il y en a qui avaient leur entreprise et gagnaient très bien leur vie. Il y a des femmes seules avec enfants, qui ont des problèmes de garde, qui arrivent difficilement à trouver du travail, qui ne touchent pas toujours les pensions alimentaires auxquelles elles ont droit. Ceux qui ont perdu leur travail suite à la fermeture de leur usine. Des personnes issues de l’immigration qui jusque là trouvaient facilement des petits boulots mais qui n’en trouvent plus. Et puis, des personnes âgées qui perçoivent une trop petite retraite ou sont dans ce moment difficile où elles ont perdu leur emploi mais ne touchent pas encore la retraite.

La Marseillaise. Au moment de la présidentielle 2012, quel regard portent les précaires sur la classe politique ?

Nonna Mayer. Ils en ont une image négative. Ils n’en attendent pas grand chose. Et pourtant, ces personnes reconnaissaient très facilement la majorité des candidats sur la photo des dix candidats à la présidentielle et en particulier le trio de tête, c’est-à-dire François Hollande, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. Elles suivent la politique, elles ont le sentiment que voter c’est important. Mais  lorsqu’il s’agit de voter, une personne en situation de précarité cumule tous les obstacles à la participation politique surtout si elle n’a pas de domicile fixe, si elle doit d’abord se débrouiller pour survivre,  attendre aux différents guichets où elle peut demander de l’aide. Ce sont des conditions particulièrement difficiles pour accomplir les formalités d’inscription sur les listes électorales.

Dans l’échantillon qualitatif la proportion de personnes non inscrites est d’un gros tiers, près de cinq fois supérieure à la proportion de non inscrits dans la population française en général.

La Marseillaise. Et celles qui étaient inscrites ont-elles pour autant voté ?

Nonna Mayer. L’enquête par sondage montre que plus le niveau de précarité est élevé et plus la proportion de personnes qui n’ont pas voté augmente. Le premier effet de la précarité est d’éloigner des urnes. Mais le lien politique n’est pas rompu pour autant, les plus précaires, dans leur grande majorité, ont suivi la campagne, peuvent se situer sur l’échelle gauche droite (9 sur dix), ont un parti dont ils se sentent proches (7 sur 10), ont fait leur choix. Simplement ils ne s’expriment pas, ils s’abstiennent.

La Marseillaise. Alors justement de quels partis la population précaire interrogée se sent-elle la plus proche en 2012 ?

Nonna Mayer. Globalement, la gauche reste socialement et économiquement leur recours. Nicolas Sarkozy est perçu comme le président des riches. Et puis on a constaté une relative sympathie à l’égard de Marine Le Pen et du FN. Même si cela ne se traduit pas directement dans les urnes. A ce sujet, il est intéressant de combiner l’indicateur de précarité avec celui des catégories socioprofessionnelles. On dit que le FN fait ses meilleurs scores chez les ouvriers, mais lesquels ?. En vérité, quand on croise le fait d’être ouvrier avec le niveau de précarité, si on se contente d’opposer les précaires et les non précaires, on constate que ce sont les ouvriers non précaires, c’est-à-dire ceux qui ont un minimum de capital économique et culturel, qui ont un statut et peur de le perdre, qui ont le plus voté pour Marine Le Pen en 2012. Les plus précaires ont massivement voté à gauche, ou se sont abstenus. Des clivages apparaissent au sein des catégories populaires qu’on a trop souvent tendance à uniformiser.

La Marseillaise. De son côté, quelle image renvoie Jean-Luc Mélenchon ?

Nonna Mayer. Chez les personnes les plus précaires, il n’est pas très aimé. Il y a une relative méfiance à son égard. On le connaît, on trouve que sa manière de parler, de se servir des autres candidats comme d’un punching-ball est jouissive… Mais il est perçu par une majorité (sauf deux trois anciens communistes ou d’extrême gauche) comme agressif et un peu sectaire.

La Marseillaise. Comment expliquer cette « sympathie » voire même le vote au premier tour de la présidentielle pour Marine Le Pen ?

Nonna Mayer. La variable la plus explicative du vote lepéniste est le niveau de diplômes. Moins on a fait des études, plus on sera tenté d’adhérer aux idées et au discours du Front national. Ce discours a le mérite de la simplicité. Il  oppose les bons et les méchants, les immigrés et les vrais Français, et une solution magique, sur le mode du « y a qu’à »: la préférence nationale. Et il fait mouche. Même chez ces personnes en très grande précarité, il existe  ce sentiment qu’il y a trop d’immigrés en France, que ce sont des assistés, que les étrangers viennent surtout pour profiter de la sécurité sociale … On observe de forts clivages au sein même de cette population. Par exemple, les travailleurs pauvres mais pas assez pour toucher le RSA éprouvent un ressentiment terrible envers ceux qui en bénéficient et qui ne travaillent pas. C’est un univers où il y a beaucoup de ressentiment, voire de racisme. Il est aussi frappant de voir qu’au sein de la population issue de l’immigration longtemps le principal repère en politique  était de voter contre le FN, contre Le Pen. Aujourd’hui, certains disent : au fond Marine Le Pen a peut-être raison. Il y a trop d’étrangers, trop qui en profitent. Nous, on a essayé de s’adapter. Mais, les jeunes ne font aucun effort, ils ne respectent plus rien.

Cependant, le clivage entre les riches et les pauvres demeure central. Il y a le sentiment qu’il n’y en a que pour les riches, qu’il subsiste trop d’injustices qu’il faudrait « un président des pauvres ». Mais cela ne crée
pas pour autant une solidarité entre précaires. D’abord parce qu’ils sont très divers. Ensuite, parce que c’est un peu le règne de la débrouille individuelle  pour s’en sortir. Aujourd’hui des auteurs comme Guy Standing (The Precariat. The New Dangerous Class, 2011) font l’hypothèse selon laquelle on assiste à la naissance d’une nouvelle classe qui serait celle du « précariat ». Ce n’est pas ce qui ressort de notre enquête. En fait, il y a peu de solidarité collective.

Et puis, un autre point nous a frappé. Pendant des années le fait d’être une femme protégeait d’une certaine manière du vote Le Pen, elles se montraient plus réticentes. Pour la première fois en 2012, il n’y a plus de différences statistiquement significatives entre le vote des hommes et des femmes pour le FN.

La Marseillaise. Pourquoi cette tendance en faveur du Front national ?

Nonna Mayer. Un contexte de crise, une insécurité extrême dans le prolétariat des services, essentiellement féminin (type caissière de supermarché). Le fait aussi que Marine Le Pen est une femme, que son discours a changé. Elle met moins en avant l’antisémitisme et retourne l’argumentaire de son père. elle présente l’islam comme une menace pour la démocratie, pour les droits des femmes, ceux des homosexuels… Son discours est plus audible dans une démocratie. Et le contexte économique accroît la peur, favorise la recherche de boucs émissaires, il contribue à faire tomber les barrières qui existaient à l’égard du vote FN.

La Marseillaise. Selon vous, les politiques ont-ils conscience des besoins et des attentes de cette frange de la population ?

Nonna Mayer. On entend peu la voix des pauvres. On ne les voit pas. Personne ne vient jamais les voir nous disent nos interviewés. D’où ce sentiment d’abandon. Et je ne pense pas qu’ils soient la priorité des politiques, non. Même si de nombreuses mesures ont été prises pour amortir les effets de la crise économique. Mais certaines choses pourraient rapidement être améliorées. Par exemple simplifier le RSA, les travailleurs pauvres trouvent incompréhensible et injuste le fait de ne pas y avoir droit au dessus d’un certain seuil. On pourrait ainsi attendre des pouvoirs publics qu’ils simplifient les formalités d’inscription sur les listes électorales.

La Marseillaise. D’autant qu’en cette année électorale, on ne saurait rappeler assez que voter est un droit…

Nonna Mayer. Oui. Encore faut-il être en condition de pouvoir l’exercer. La première conséquence de la précarité est de démoraliser et détourner de l’action politique. Les précaires continuent à suivre les campagnes mais ne votent plus. Et pourtant, ils ont quelque chose à dire. Ils ont une parole, un sens politique. On a le sentiment qu’il suffirait de très peu de chose pour qu’ils réintègrent le jeu électoral. Ils sont juste à la lisière. Ils chuchotent mais on ne les entend pas.

Entretien réalisé par Sandrine Guidon (La Marseillaise, le 26 janvier 2014)

--> Pour en savoir plus.

Repères

« L’enquête par sondage montre que la précarité touche aujourd’hui un gros tiers (37%) de la population inscrite sur les listes électorales en métropole ». « La précarité sociale ne concerne pas seulement les ouvriers ». Même si « c’est la catégorie sociale la plus touchée, avec plus de 52% de précaires. Le phénomène touche peu ou prou toutes les catégories socio professionnelles : on compte 47% de précaires chez les petits commerçants
et artisans, 42% chez les employés, 18% chez les professions intermédiaires, 11,5 % chez les cadres »
.

« La précarité n’est pas un état, c’est un processus, vécu comme un déclassement, une chute sociale. L’impression d’avoir subi une forte dégradation des conditions de vie dans les dix dernières années est ressentie par 40% des interviewés les moins précaires et par plus de 67% des plus précaires. De même, le sentiment d’avoir une position sociale plus basse que celle de la famille où l’on a grandi passe de 15 à 40%. »

Source : Extraits de l'enquête.

Un défi pour la gauche

La physionomie du vote populaire, des masses disait-on à une époque, a toujours été l'objet d'une attention particulière de la part des observateurs politiques. L'orientation de cet électorat est scruté, interprété, au fil des scrutins.

Depuis une trentaine d'années, les lignes ont bougé à partir du moment où le vote populaire ne s'est plus majoritairement -presque mécaniquement- porté vers les partis de gauche, notamment le Parti communiste.

Plus qu'un basculement uniforme, on a assisté à un éclatement de la nature des votes. Un phénomène dû notamment à des bouleversements au sein même des classes populaires qui se sont scindées. Une partie a littéralement décroché socialement ; alors qu'une autre continue à maintenir des liens associatifs, syndicaux ou politiques lui permettant de participer à la vie de la cité.

En ce qui concerne cette population hyper-précarisée, presqu'à chaque fois, cela s'est illustré par un éloignement de « l'institution », qu'elle passe par l'accès aux services publics, à la culture, aux aides sociales et de manière plus massive au « politique » et donc au vote.

L'abstention est en effet un phénomène de plus en plus massif pour ces couches de la population ne voyant pas le vote comme un levier pour sortir de leur quotidien.

En cette année électorale, la gauche a une énorme responsabilité : regagner ces habitants des hyper-centres, des banlieues ou des campagnes.

Non pas avec une visée électoraliste sans lendemain mais bel et bien avec un projet de société qui contribue à changer la vie, leur vie.

Un projet qui devra être à la fois partagé et argumenté sur le fond, loin des formules coups de poing. Et qui sache mettre l'accès à de nouveaux droits pour tous au cœur de ses priorités.

Sébastien Madau (La Marseillaise, le 26 janvier 2014)

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