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Le 16 mars. La Marseillaise refait son look

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« On ne peut pas composer avec le système néolibéral »

Les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot publient « L'argent sans foi ni loi », un livre d'entretien avec le journaliste Régis Meyran aux éditions Textuel. L'ouvrage consacré à l'argent devenu « la valeur ultime du monde contemporain » résonne comme un appel à la révolution.

La Marseillaise. Vous publiez « l'Argent sans foi ni loi » dans lequel vous racontez l'histoire de l'argent devenu selon vous « un vrai marqueur social ». Comment a-t-on atteint ce stade d'« argent fou » ?

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Au départ, l'argent était conçu pour faciliter les échanges entre les êtres humains. Il était un facteur de lien social. Avec l'argent équivalent universel, je pouvais vendre mon vélo et m'acheter trois kilos d'oranges sans avoir recours au troc. Mais petit à petit, l'argent a été capté selon un long processus qui va de la Seconde Guerre Mondiale, à la virtualisation de l'argent et de sa captation par la classe dominante. Aujourd'hui, au lieu de créer du lien social, l'argent est devenu une arme financière au service des plus riches pour asservir les peuples.

La Marseillaise. L'argent a toujours été l'attribut des riches. De quelle façon est-il devenu « l'arme de la classe dominante » ?

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Aujourd'hui la Grèce, les pays européens, et la France demain, puisque la gauche libérale a signé ce pacte budgétaire qui resserre un petit peu plus encore les vis des finances du pays, seront soumis dans leur choix sociaux et politiques à l'Europe libérale. Mais ce sont les dominants, la grande bourgeoisie qui ont créé ces « déficits » dont on parle tant. Car en réalité il y a de l'argent. C'est un problème de choix politiques : ou on veut la santé pour tous, ou qu'elle soit réservée aux plus riches… Et par conséquent que les plus pauvres n'aient plus de dents, ne peuvent plus se payer de lunettes, grossissent et meurent dès qu'ils ne sont plus bons pour le travail. Et surtout qu'ils ne pèsent pas sur la collectivité par le biais des retraites ! Depuis que ce système néolibéral s'est installé en France grâce aux socialistes dans les années 80, le système de santé en France n'a fait que de se dégrader dans sa dominante publique.

De multiples manières, l'argent est donc mobilisé pour détruire ce que les peuples occidentaux ont créé, notamment en France dans la lignée du Conseil national de la Résistance après la Libération. Cette société sociale démocrate où l'État était protecteur et redistributeur et où les ouvriers et les employés bénéficiaient de protection sociale de services publics intéressants. Aujourd'hui les dominants n'en veulent plus. Le système capitaliste a muté. Le pouvoir de l'économie, le patronat, les financiers souhaitent un pouvoir qui ne rencontre plus aucun obstacle, ni aucune contrainte. Et ils font fi des Nations.

La Marseillaise. Quelles sont les conséquences de cette guerre des classes sur l'État ?

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Un affaiblissement complet avec la complicité et la servitude volontaire des politiques. Car ce sont bien les politiques qui se soumettent aujourd'hui. On le constate depuis des jours voire des semaines puisque ce sont des gens qui se revendiquent de gauche qui signent ce foutu traité.

La Marseillaise. Quel regard justement jetez-vous sur cette initiative qui va marquer le début du quinquennat de François Hollande ?

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. On a l'impression de voir se reproduire ce que nous avons vécu pendant le premier mandat de François Mitterrand. La gauche libérale, et je le précise parce que ce n'est pas ma gauche à moi, arrive à faire passer sans trop de dégâts ce que la droite peut-être n'aurait pas réussi à faire passer simplement. Comme la dérégulation des marchés financiers en 84/86 par Pierre Bérégovoy lui-même. Franchement si les Français avaient su à l'époque ce qui se tramait en haut de l'État… C'est accablant et écœurant.

La Marseillaise. Vous ne manquez pas d'égratigner cette social-démocratie…

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. C'était déjà présent dans le Président des riches. On avait alors démontré qu'on était face une oligarchie dont la sensibilité pouvait être à droite mais aussi à gauche. Dominique Strauss Kahn était particulièrement épinglé. Dans « L'argent sans foi ni loi », le ton monte. Car désormais, tout a changé, le PS a tous les pouvoirs jusqu'à la présidence de la République. Mais cette social-démocratie est incompatible avec le néolibéralisme qui ne veut plus aucune contrainte ni obstacle. Au fond, c'est un système pervers de guerre financière, psychologique et médiatique. Les psychanalystes disent qu'il ne faut surtout pas essayer de composer avec les pervers narcissiques. Il faut les fuir. Avec le néolibéralisme, c'est exactement la même chose. L'analogie me paraît parfaitement intéressante. On ne peut pas composer avec le système néolibéral.

La Marseillaise. Dans votre ouvrage, vous rappelez qu'Arcelor Mittal a profité de l'arrêt des hauts fourneaux pour vendre ses droits à polluer à d'autres entreprises et a ainsi gagné beaucoup d'argent.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Ce qui pose quelques problèmes quand on a quelques valeurs morales. On est dans un monde sans foi ni loi où tous les coups sont permis, où les gens ne sont plus que de la chair à spéculations, des kleenex que l'on jette quand on n'en a plus besoin. Pierre Moscovici a surjoué la surprise à l'annonce du plan de licenciements PSA Peugeot alors qu'il était vice-président du cercle de l'industrie jusqu'au mois de juin où il a été nommé ministre. Philippe Varin, le président du directoire de PSA Peugeot Citroën est le président de ce cercle. Les deux hommes se connaissent donc bien. Il faut vraiment nous considérer comme des naïfs pour nous faire croire que le ministre de l'Economie n'était pas au courant.

La Marseillaise. Comment sortir de ce système néolibéral ?

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Il faut changer de système. Et pour le faire, il est vraiment nécessaire de frapper les esprits. Il faut faire de l'éducation populaire. Que nous, sociologues, nous donnions notre énergie pour écrire des livres sur ce que nous savons, comme Michel et moi sur la grande bourgeoisie, sur ce que nous voyons dans ce rapport à l'argent devenu cupide où le reste de la société ne compte plus. Parce que les gens sont manipulés par la publicité, les médias, par tous les chiens de garde que sont une grande partie des journalistes.

On achète leurs cerveaux que l'on achève. Les contre-pouvoirs et les forces d'opposition doivent parvenir à rééduquer les gens, à leur faire vivre des émotions, des temps forts. Ce n'est pas par la violence, du jour au lendemain, que l'on va pouvoir changer les choses. On le voit dans les pays arabes, il est impératif que le processus soit rendu irréversible. Et cela passe par l'intériorisation d'autres choses que celles qui sont actuellement inculquées par une manipulation de tous les instants à travers des médias qui appartiennent presque exclusivement aux patrons du CAC 40.

La Marseillaise. C'est un travail long et difficile alors que le contexte appelle à un changement rapide…

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Effectivement mais ce n'est pas le cas. Je pense que les intellectuels, les journalistes ne sont pas à la hauteur. Le libéralisme a gagné dans les têtes. Il y a encore trop de gens qui ont intérêt au système et qui y trouvent encore leur confort.

La Marseillaise. Votre livre s'achève par un appel à la révolution.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Cette révolution qui nous semble être la seule solution, ne passe pas forcément par la violence, qui est du côté des dominants, mais par l'éducation, la transformation…

La Marseillaise. En attendant votre prochain ouvrage…

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Ce sera pour septembre 2013. Il aura pour thème la souffrance du peuple face à l'accentuation de la violence dans les rapports sociaux de domination ajoutée à la trahison de la masse des socialistes au nom de valeurs de gauche. C'est la pire des trahisons, la pire des violences. Nous suivrons à la loupe cette première année de quinquennat. Et nous serons au rendez-vous pour dire ce que nous pensons de cette trahison.

Entretien réalisé par Sandrine Guidon (La Marseillaise, le 14 octobre 2012)

Pour aller plus loin : « L'argent sans foi ni loi », Michel Pinçon et Monique Pinçon- Charlot. Conversation avec Régis Meyran. Les éditions Textuel, 2012.

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